CHAPITRE X
Le Tih, dont la largeur n'excédait pas trente pieds, coulait rapidement entre deux rives boisées d'arbres à haute tige, qui m'offraient le premier exemple de la végétation particulière du pays des Niams-Niams. D'énormes scitaminées jouaient là un rôle prédominant ; et j'y trouvais un oncoba, qui, sur des branches dépouillées de feuilles, portait ses fleurs remarquables par le nombre de leurs étamines.. Je rencontrais cet oncoba pour la première fois; sa demeure paraît s'étendre jusqu'au Benguéla; mais c'est ici qu'il s'arrête vers le nord.
Malheureusement je ne pouvais pas jouir de mon arrivée au seuil de cette flore nouvelle; la caravane marchait rapidement à travers un herbage où disparaissait le chemin, et où l'on voyail tout au plus à quelques pas devant soi.
Avec de la persévérance, nous atteignîmes une vaste plaine rocheuse qui se déroule en une vallée où leMongolongbô s'est ouvert un lit sinueux. La roche, totalement ferrugineuse, y présentait fréquemment cette forme connue sous le nom de fer oolithique, et reproduisait une de ces grandes nappes du sol rouge, si communes dans toute la province du Ghazal, au sud du terrain d'alluvion habité par les Dinkas. Ces nappes, qui ont souvent plusieurs lieues d'étendue, ne sont pas moins unies qu'une table ; à peine y voit-on quelques fissures, et, çà et là, au fond de bassins en forme d'auge et de creux provenant de l'effrittement de la roche, de petites mares d'eau pluviale. Dans ces réservoirs se trouve ordinairement une végétation aquatique des plus intéressantes, qui disparaît à l'époque de la sécheresse.
Le camp fut dressé au bord de la rivière, sous la ramée touffue d'arbres assez élevés, dans laquelle batifolaient des singes. Il n'était pas encore midi; ce qui me donnait tout le loisir de faire une course dans le voisinage. Le pays, à quelques milles à la ronde, n'était pas seulement inhabité, il paraissait complètement vierge. Nulle part ne se montraient les herbes qui témoignent d'anciennes cultures. Rien que la savane ou le bush, entrecoupés de nappes rocheuses, et festonnés de collines qui bordaient la vallée du côté de l'est. Je gravis ces hauteurs, et j'embrassai du regard la vaste plaine qui nous avait conduits à la dépression où serpentait le Mongolongbô. Des groupes d'antilopes animaient ce paysage, où le protée du midi de l'Afrique, si rare dans le nord du continent, formait çà et là des bosquets entiers, donnant à la flore un nouveau caraclère, qui aussitôt frappa ma vue et la retint captive.
Ahmed, le chef musulman de la caravane, ordonna le dépari peu de temps après midi, prétextant du manque d'eau sur la route, où, disait-il, nous ne trouverions pas d'aiguade avant le lendemain. Contredit par tous ceux qui avaient déjà suivi celle voie, et auxquels le fait donna raison, Ahmed n'en soutint pas moins son dire; il ajouta même, à la façon nubienne, qu'il était prêt à se laisser traiter de menteur par celui qui prouverait qu'il avait tort. Des contestations du même genre se renouvelaicnl tous les jours ; elles éveillaient ma défiance et me causaient une certaine inquiétude.
Toutefois de gros nuages qui s'accumulaient à l'horizon empêchèrent le départ; on ne songea plus qu'à protéger les ballots; toutes les forces s'employèrent à élever des abris. L'orage semblait devoir fondre sur nous, et ce fut dans le camp un désarroi et un tumulte indescriptibles. Mais la nuée passa au-dessus de nos têtes et ne laissa tomber que quelques grains de pluie. C'étaient les premières gouttes d'eau qui, depuis la fin de novembre, eussent rafraîchi la terre.
Lorsque la pluie menaçait et qu'il n'y avait pas moyen de dresser ma tente, je protégeais mes bagages en les posant sur un chantier fait à la hâte avec du bois et des pierres, et en les recouvrant d'une toile imperméable.
Le lendemain 1er février, longtemps avant le jour, nous pressions le pas dans la crainte de manquer d'eau. Les hauteurs qui formaient la vallée furent gravies; et quand parut le soleil, nous nous trouvâmes à cinq cents pieds au-dessus de notre dernier bivac. Une perspective plus étendue que celle que nous avions eue jusqu'alors se déployait vers le sud. Des rangées de collines se dirigeaient de l'est à l'ouest; et de ces chaînes il s'élevait, à droite et à gauche du sentier, des dômes que nos conducteurs appelèrent Mbala-Nguia. Au midi, s'ouvrait une vallée remplie de bois épais, au delà desquels deux terrasses, que leur couleur rendait visibles, couraient vers l'ouest. La ligne d'un bleu sombre, qui au sud-sud-ouest fermait l'horizon, me fut signalée comme indiquant la demeure de Nganyé, le premier des chefs niams-niams qui recevrait notre visite. Devant nous, dans le fond qui se trouvait au sud, passait le Lehsi, dont les Bongos appellent la partie inférieure Doggoroù; et plus loin, séparée de cette dépression par une chaîne de petiles collines, était la grande et fertile vallée du haut Tondj. Ce dernier porte en cet endroit le nom d'Ibba, et chez les Bongos celui de Bah, qui veut