‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 188 sur 251 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

dire rivière. C'est également l'appellation que reçoit le Chari de ses riverains : nouvelle preuve de la parenté que ceux-ci ont avec les Bongos. ■

La descente nous fît gagner le Mali, dont le lit, sans profondeur, renfermait de grandes mares, qui donnaient à notre chef un démenti complet. Nous suivîmes un terrain onduleux pendant quelque temps ; puis nous entrâmes dans un bois où des kobbos, formant des plantations étendues, répandaient sur le sentier une ombre légère des plus agréables. Ces kobbos, qui sont des humboldtias, ont en moyenne quarante pieds de hauteur et se font remarquer par la dimension de leurs feuilles pennées, ainsi que par les gousses colossales appendues à leurs branches. En hiver, quand le feu a détruit l'herbe sèche, les jeunes scions qui les entourent constituent pour la forêt une magnifique parure. Les feuilles nouvelles du kobbo offrent toutes les nuances, depuis le vert clair des mousses jusqu'au rouge pourpre de la teinte la plus riche, et leurs folioles atteignent près de deux pieds de long. La grandeur du feuillage est l'un des traits caractéristiques de ce territoire, où elle acquiert tout son développement sur les pentes du sol rocheux; tandis qu'au fond des vallées, une savane marécageuse prend en général la place des arbres.

Ayant monté de nouveau, le sentier nous fît laisser à gauche une de ces masses de gneiss si communes dans cette région, où elles sont isolées, et qui, soumises depuis un temps immémorial aux influences atmosphériques, semblent être les débris épars de roches primitives, soulevées au-dessus de la couche ferrugineuse. Cette masse, d'une hauteur d'environ deux cents pieds, avait la forme d'une coupole, ainsi que la plupart de celles que j'ai rencontrées dans cette province, où j'ai vu une trentaine de ces dômes. Un groupe de caamas se tenait majestueusement au sommet du monticule, d'où il surveillait les mouvements de la caravane, qui, à une distance d'environ deux kilomètres, serpentait parmi les buissons.

Vers le milieu du jour, nous atteignîmes le Lehsi; et l'on campa sur un plateau de gneiss dont la surface, unie comme une table, avait été couverte par l'inondation. La rivière était alors réduite à un niveau bien inférieur à celui de ses bords; mais elle avait laissé des marcs d'une centaine de pas de longueur, sur quarante ou cinquante pieds de large, et qui, à l'ombre d'un taillis buissonnant, renfermaient du poisson en abondance, surtout des barbeaux, dont je tuai une grande quantité. Dans cette région où

l'agriculture oblige les habitants à demeurer loin des rivières, et où le poisson frais est très-difficile à conserver, celui-ci devient un régal d'autant mieux accueilli qu'il rompt l'uniformité du régime quotidien.

Les splendidcs afzélias qui bordaient le Lehsi augmentaient le charme de ce lieu de repos, où abondait une eau limpide, et où la pierre unie servait à la fois de couche et de table.

Sur la rive ombreuse, où il était largement répandu, l'hexalobe montrait ses fleurs, dont le caractère ne se retrouve chez aucune autre plante; fleurs aux pétales laciniés, longs comme le doigt, ayant la nuance et la forme de fragments de ténia : des touffes de comète blanche, qui exhalent une forte odeur de vanille. A partir de cet endroit, en allant vers le sud, on rencontre cet anonacée au bord de presque tous les cours d'eau.

Notre sommeil fut troublé, comme à l'ordinaire, par le babil et par les chants des Nubiens, qui choisissaient la nuit pour donner cours à leur gaieté; d'où il résultait que chacun d'eux, une fois la marche faite, passait le reste du jour dans l'inertie et dans l'assoupissement. Arriviez-vous à dormir, vous étiez réveillé tout à coup par une salve joyeuse, et le sifflement des balles chassait toute quiétude. Les porteurs eux-mêmes ne restaient pas tranquilles du soir au matin. Pour eux, c'était le moment de faire rôtir la part qu'ils avaient mise de côté ; et plus d'un morceau friand, caché la veille à tous les yeux, était dévoré dans l'ombre.

Le lendemain j'étais à l'arrière-garde, et marchais en compagnie d'Ahmed, suivi de quelques traînards. Nous avions franchi deux lits de torrents desséchés, ravins profonds dont les rives étaient couvertes d'un épais taillis, lorsque nous trouvâmes au bord du chemin un Mittou déjà épuisé par la marche. Le pauvre homme était décharné; il semblait être poitrinaire et au moment de rendre l'âme. Ses camarades lui avaient pris son fardeau, lui avaient dit quelques paroles encourageantes, et, ne pouvant faire davantage, l'avaient abandonné à son triste sort. En un jour de marche soutenue, il lui était possible de regagner sa demeure, si toutefois il évitait les lions; car ces derniers ont un flair remarquable pour découvrir les gens affaiblis, les malades ou les blessés qui restent seuls.

Nous passâmes. Tout en marchant, mes compagnons se demandèrent si le pauvre diable allait réellement s'éteindre là, ou s'enfuir comme un lièvre dès que nous serions à quelque dis-

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