CHAPITRE X
lance. « Soyez sûrs, dit alors Ahmed, que si nous avions été plus avancés d'une étape, il n'aurait pas quitté sa compagnie, de peur d'aller cuire dans la marmite d'un Niam-Niam. » Cette observation changea le cours de l'entretien, et le fit tomber sur le cannibalisme des gens que nous allions voir, cannibalisme toujours douteux pour moi.
« Piaggia, répondis-je, a passé plus d'un an chez les Niams- Niams, et n'a pas vu un seul exemple d'anthropophagie. — Mais, répliqua Ahmed, il n'a visité que la province de Tombo, où les gens sont bien moins mauvais que par ici. Attends d'ailleurs quelques jours, et toi-même tu seras témoin du fait. »
Ahmed alla jusqu'à déclarer, jusqu'à jurer qu'il avait vu en terrer des porteurs, morts de fatigue pendant la marche ; et que dans l'intervalle de l'aller et du retour de la caravane, les tombes avaient été ouvertes de main d'homme, qu'il l'avait constaté. Je lui répondis qu'après le mensonge qu'il avait fait la veille, son témoignage n'inspirait plus de confiance. Il n'en persista pas moins dans son affirmation, disant qu'il était impossible que des animaux eussent découvert les tombes de ces porteurs, en eussent enlevé les pierres et mangé les cadavres. « Oui, poursuivit-il, j'ai vu lesNiams-Niams se repaître de chair d'une odeur révoltante, de chair putréfiée; » et tandis qu'il parlait, sa figure exprimait un tel degré d'horreur qu'il devait être sincère. Pauvre Ahmed! je le vois toujours sur le rocher où il était alors, je vois ses gestes véhéments, je l'entends affirmer que ses paroles étaient vraies. Pauvre Ahmed! quelques semaines plus tard il fut tué dans une attaque imprévue; son corps ne fut pas retrouvé, et il eut pour tombeau l'estomac des Niams-Niams.
Plus loin, des massifs de grandes herbes sèches que l'incendie avait épargnés nous rendirent la marchefort pénible. Dans l'étroi sentier, simple déchirure de la savane, abondent des chaumes non moins fermes que des tiges de roseau ou de doura, chaumes couchés ou brisés par nos prédécesseurs et qui obstruent la voie d'une façon plus que désagréable.
La chaîne de collines que nous avions traversée la veille sépare les terrains de chasse des Bongos de ceux des Niams- Niams. Toutefois il ne manque pas de vestiges prouvant que ceux-ci habitaient encore il y a quelques années jusqu'au pied des collines. Actuellement, pour entrer dans leur premier district, il faut traverser l'Ibba; mais sur la route se trouvaient des poteaux à demi brûlés qui avaient appartenu à des huttes; cl,
dans l'herbe, gisaient les débris des gros tambours en bois qui ne manquent jamais dans aucun des villages niams-niams.
Vers midi nous atteignîmes l'Ibba, cours supérieur du Tondj. D'une largeur d'un peu plus de cent pieds, mais n'ayant que trois pieds d'eau, la rivière n'était pas difficile à franchir. Elle venait du levant et se dirigeait à l'ouest, avec une vitesse de soixante pieds par minute. Des blocs de gneiss, épars et nombreux, gisaient dans son lit qu'enfermaient des berges en pente douce. Je trouvai sur la rive gauche une eau profonde, abritée par de grands arbres, et ne résistai pas au désir de m'y plonger; d'où il m'advint une mésaventure qui se renouvela maintes fois dans le cours de mon voyage : un de mes domestiques avait, par mégarde, emporté mes habits que je ne retrouvai qu'une demi-heure après; et la peau d'un Européen est trop délicate pour subir sans dommage les rayons d'un soleil qui donne à l'ombre, dans un endroit exposé au vent, une température habituelle de trente et un degrés.
Sur le bord méridional de l'ibba, se trouvaient les premiers champs cultivés que nous ayons vus chez les Niams-Niams, et qui à cette époque étaient en jachère. Le sorgho est encore ici prédominant; plus loin, il cède la place à l'éleusine.
Peu de temps après, le terrain s'éleva tout à coup de plusieurs centaines de pieds. Nous étions alors sur le territoire d'un chef assez riche, appelé Nganyé, et l'un des amis d'Abd-es-Sàmate.
A partir de la rivière, sur un espace d'un mille, nous n'avions trouvé que des cases désertes. Il en est de même dans tous les endroits où, comme dans celui-ci, la crainte est plutôt du côté des indigènes que de celui des étrangers; cette conduite arrange souvent les deux parties. En pareil cas, les naturels s'en vont avec leurs femmes, leurs enfants, leurs chiens, leurs volailles, leurs guitares, leurs paniers, leur vaisselle, tous leurs articles de ménage, se réfugier dans les coins les plus épais de la savane, dont on a conservé les grandes herbes pour la chasse, et y trouvent des cachettes où l'œil d'un oiseau pourrait seul les découvrir. Ce n'est jamais que par le caquetage de leurs poules que leur asile est connu.
Quelques-uns de nos soldats qu'on avait envoyés en avant, et qui nous rejoignirent ici, nous rapportèrent les salutations de Nganyé, dont nous espérions atteindre la résidence le lendemain. Nous étions déjà rassurés à l'égard de l'accueil qu'il devait nous faire : Péniô, bainki ou chef du district, l'un de ses lieutenants,.