CHAPITRE X
nous avait non-seulement souhaité la bienvenue, mais donné du grain pour les porteurs de Sâmate et des volailles pour moi. Parmi les gens de sa suile, il y avait une quantité d'hommes qui, sans différer matériellement des vingt Niams-Niams que j'avais rencontrés à Sabbi, m'étonnèrent par leur air sauvage et martial. Avec leur chevelure abondante et frisée, leurs touffes et leurs tortillons, ils m'offraient un spectacle frappant, d'une nouveauté complète. Au milieu des centaines de Bongos et de Mittous de notre caravane, auxquels se joignaient nos conducteurs de bestiaux, de race dinka, ils apparaissaient comme les habitants d'un autre monde. C'étaient bien là de vrais Niams-Niams; non plus ces gens circoncis et rasés que d'autres voyageurs ont pu voir à Khartoum, ou dans les zèribas, mais les représentants d'un peuple offrant les traits d'une sauvagerie telle que pouvait se la figurer l'imagination orientale; d'un peuple aux caractères nationaux les plus tranchés, ce qui en Afrique, et à propos d'Africains, est beaucoup dire.
Le jour suivant, après avoir traversé un pays montueux, descendu jusqu'au bord de la rivière par des gorges profondes, et gravi pendant trois heures une pente raide, sur un terrain couvert de chaume, nous arrivâmes chez Nganyé. Par suite des premières pluies et de l'averse tombée le soir précédent, la terre s'était amollie, et une foule de plantes, dont les fleurs paraissent avant les feuilles, montraient leurs jeunes pousses. Je n'ai jamais vu d'herbe aussi forte, aussi épaisse que dans cette contrée. Même après avoir passé des semaines dans les hautes herbes d'une région plus méridionale, j'ai été surpris, à mon retour ici, de l'exubérance qu'y avait acquise la végétation pendant la saison pluvieuse. Les tiges des herbes sèches, qui pour la force et la hauteur égalaient celles des roseaux du bord des rivières, et qui se trouvaient en masse compacte, avaient été épargnées à dessein par les indigènes, afin d'y conduire les éléphants qu'ils voulaient prendre. La plus forte de ces herbes permanentes, le popoukki des naturels, est un panis, dont le chaume, de la grosseur du doigt, atteint quinze pieds d'élévation, et devient presque ligneux. Sa couleur est un jaune d'or brillant. Sa tige n'est pas ronde : coupée transversalement, elle donne une section de forme ovale et déprimée. La partie inférieure, au lieu d'être creuse comme la tige d'un roseau, est entièrement pleine; pour en faire des tuyaux de pipe, j'étais obligé de la perforer. Les Niams-Niams construisent d'excellentes portes avec ce panis,
et en fabriquent des nattes qui, posées sur l'aire de la case, leur servent de literie.
Ces grands chaumes, avons-nous dit, sont réservés lors de l'incendie annuel, qui fait de leurs masses de véritables îles.
On a vu des éléphants. A l'appel des tambours, des milliers d'hommes se réunissent. Quiconque est en état de porter une arme devient traqueur ou chasseur, comme on est soldat quand le pays est menacé. La battue s'organise; les éléphants se réfugient dans les chaumes. Tout à coup le feu éclate; il est mi*
Jeune homme niam-niam.
de toutes parts : nul moyen d'échapper. Poussés par la flamme dont le cercle se rétrécit, vieux et jeunes se rassemblent; ils se pressent, se couvrent d'herbe, s'arrosent de l'eau qu'ils puisent en eux-mêmes, hélas! inutilement, Suffoqués, asphyxiés, brûlés vifs, ils meurent dans une horrible agonie, ou reçoivent le coup de grâce de quelques lances voisines. Mâles et femelles, jeunes et vieux, c'est une extermination. Massacre insensé, dont le oui bono a pour toute réponse nos billes, nos pommes de cannes, nos peignes, nos éventails et autres objets de même importance. Après cela, quoi d'étonnant si de nos jours cette noble bête, dont