‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 20 sur 251 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Matamma est une ville populeuse, mais sans caractère et sans vie. Les maisons, construites avec le limon du Nil, sont insignifiantes et irrégulièrement groupées : un amas d'énormes fourmilières. Pas un arbre ne prête l'ombre de son feuillage à ses rues poudreuses et d'une malpropreté indicible.

L'accalmie, qui nous y arrêta, et l'ennui d'un pareil séjour inspirèrent à mon domestique Arbàbe toutes sortes d'extravagances. Je lui donnai une partie de ses gages ; sur-le-champ il prit une femme, choisie dans le cercle de ses compatriotes. Deux jours après, l'épousée était rendue à sa famille pour y attendre indéfiniment le retour de son mari. Arbâbe s'était déjà marié plusieurs fois à Khartoum, ce qu'il faisait à chaque voyage, et ce qui, chez lui, devenait une habitude.

A partir de Matamma, la scénerie fut pleine de charme. Cet éloge est surtout applicable à la vue que présentent les îles du fleuve. Entre l'île de Marnad et le pic insulaire de Rahouyan d, c'est-à-dire dans toute l'étendue de la sixième cataracte, elles sont tellement nombreuses que personne n'a la prétention d'en connaître le chiffre précis; d'où les mariniers les appellent les Quatre-vingt-dix-neuf Iles. Avec cela, des rivages offrant une perspective des plus attrayantes, et procurant des jouissances que nul autre parcours fluvial ne saurait donner plus complètement. De superbes massifs d'acacias, de trois variétés, mêlés à des groupes de jujubiers, enguirlandés du feuillage des lianes, font ressembler cette profusion d'îles à autant de corbeilles de verdure, posées sur l'eau; tandis que les défdés de Sablouk, dont les falaises de granit dénudé et les eaux tumultueuses rappellent le Bingerloch, opposent leur sauvagerie pittoresque à ces riants bosquets.

Très-frappante est l'extension du Nil en amont des cataractes, lorsqu'au sortir de ces gorges, où, resserré entre des murs de quelque cent pieds de hauteur, il n'avait plus que l'aspect d'un torrent de montagne, on le voit se déployer avec une majesté qu'en Egypte il a perdue depuis longtemps.

Au-dessous de leur rencontre, les eaux du Nil-Blanc et celles du Nil-Bleu restent distinctes sur une longue étendue. Il est trèsprobable qu'à certaines époques le niveau des deux courants présente une différence de plusieurs pieds. Le nilomètre, que l'on se propose d'établir dans cette région, devra donc être placé

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