CHAPITRE X
pie, qui battent le rappel lorsqu'une bande d'éléphants a été vue dans les environs, lâchasse de ces animaux étant regardée comme affaire d'État. Il y a en effet, dans les quintaux d'ivoire et dans les tonnes de viande qu'elle peut fournir, un grand bénéfice pour chacun, et par cela même un intérêt public de premier ordre : ce qui oblige tous les hommes valides à y prendre part. La résidence de Nganyé était fort modeste; les demeures qui la composaient ne différaient guère des habitations du commun des martyrs. Ses cases étaient rondes, avec des toits coniques, seulcmcntd'une hauteur et d'une acuité exceptionnelles, qui, sans doute, avaient pour but de faciliter l'écoulement des eaux pluviales et la dispersion de la fumée. Je trouvai Nganyé assis au milieu d'une douzaine de ses femmes, qui, avec quelques esclaves, cultivaient le domaine royal. Il avait pour siège le banc des Monbo uttous, et pour seul vêtement un petit tablier de peau; il était sans armes, sans aucun insigne de sa haute position, et paraissait goûter vivement la scène champêtre à laquelle il assistait. Pas le moindre luxe : à part les vingt-cinq ou trente guerriers qu'il avait dans sa cour, rien autour de lui n'indiquait le rang suprême.
La conversation fut longue et fort intéressante. Au moyen de mes deux interprètes, Nganyé me parla de sa famille, ce qu'il fît sans réserve, et me donna une foule de détails sur l'administration du pays. J'étais l'ami d'Abd-es-Sâmate : ce qui m'avait gagné sa confiance. Mon hôte le regardait comme son suzerain, et lui payait chaque année un tribut qui l'approvisionnait de cuivre, de grains de verre et d'étoffe. En échange, Nganyé conservait, pour ne le vendre qu'à Sàmate, tout l'ivoire qu'il avait pu recueillir.
Quant à mon pays natal, ainsi qu'au but de mon voyage, le prince ne témoigna pas la moindre curiosité : rien de ce qu'il aurait pu en apprendre ne semblait éveiller son intérêt. Il en fut de même de tous les chefs de cette région avec lesquels je me suis trouvé en rapport.
Tandis que nous étions en conférence, le chef cannibale et moi," assis vis-à-vis l'un de l'autre, avec toute la gravité qui sied aux représentants de deux grands peuples, mes gens se régalaient d'un rôti de buffle qui leur était servi dans un plat de bois, orné de jolies sculptures. Rien de ce qui fut apporté ne me parut être mangeable; je m'étais en outre imposé la règle de ne partager aucun mets des indigènes ; cl bien que Nganyé, Ouando et
Mounza se soient laissé traiter par moi, je n'ai jamais été leur hôte. Il est d'ailleurs excessivement rare que les Nubiens mangent avec les naturels; non par scrupule religieux, mais simplement parce que ce n'est pas leur usage. Un énorme pot de terre à quatre goulots, et rempli de bière d'éleusine, m'avait été donné; je le passai à mes Nubiens qui s'en réjouirent, leur pays ne fournissant aucun breuvage qui puisse entrer en comparaison avec la bière des Niams-Niams.
Le présent que je fis à Nganyé consistait en une grande quantité de verroterie d'un rouge grenat, pareille à celle qui est en vogue sur les marchés de l'Inde. Ma collection de grains de verre ayant été formée, non pas au point de vue de l'échange, mais exclusivement pour faire des cadeaux, ne renfermait que des sortes complètement nouvelles dans le pays. Nganyé, voulant m'être agréable, porta la riche parure dont je lui avais fait présent; mais, d'habitude, ainsi que tous les chefs de cette région, il a pour système de ne porter aucun article de provenance étrangère.
Le 3 février, dans la nuit, il plut de nouveau ; mais pas de manière à traverser le chaume des cabanes que nous avions improvisées C'était la troisième fois qu'il pleuvait de la saison; et bien qu'il ne fût tombé qu'une quantité d'eau insignifiante — quelques millimètres seulement, — l'effet produit fut électrique. L'herbe nouvelle surgit parmi les tiges carbonisées, témoignant de l'influence que ce faible arrosage avait eue à la fois sur la végétation et sur la terre craquelée par la sécheresse.
Une large vallée, où des cultures alternaient avec la savane, et où serpentait le lit d'un cours d'eau, alors desséché, entourait la mbanga. Nous la traversâmes; puis, ayant monté la côte opposée, nous fîmes une lieue dans la direction de l'ouest, en reprenant le sentier que nous avions suivi pour venir. La chasse étant finie, tout le chaume avait été brûlé; nous marchions donc littéralement sur un lit de braise et de cendre noire, au grand détriment de la blancheur de mon costume, et plus encore de mon savon, fait à si grand'peine avec de l'huile de sésame, de la cendre de bois et des coquilles.
Au pied des buissons carbonisés, l'herbe nouvelle, qui commençait à poindre, formait une ligne de verdure; et, çà et là, quelque fleur épanouie dans ce fond noir vous surprenait par sa beauté. On aurait dit que ces filles précoces de la flore n'avaient attendu que la première pluie pour s'échapper du sein de leur