CHAPITRE X
mère, en lui prenant le peu de sève qui lui restait. Dispersées et trop rares pour influer sur l'aspect lugubre du paysage, elles n'attiraient pas l'attention. Il fallait les chercher et se pencher vers la terre pour les découvrir. Aussi modestes que la violette, ces fleurs se cachaient au bord du chemin, et savaient comme elle arrêter le passant.
Une promenade de huit à neuf kilomètres dans cette plaine, où la marche était facile, nous fit gagner le district d'un subalterne de Nganyé appelé Goumba. Les villages de celui-ci, placés dans un canton où le grain abondait, offrait à nos porteurs affamés un séjour trop avantageux pour qu'on ne se pressât pas de les atteindre. Les pots de bière exerçaient d'ailleurs sur notre escorte leur attraction habituelle. On voyait le but : une chaîne de collines, dont les hauteurs nous faisaient un appel hospitalier, et derrière lesquelles s'étendaient les vastes cultures de Goumba. Il fut décidé qu'on y arriverait le soir.
Nous trouvâmes, pour la halte du jour, un de ces points ombreux et aérés que l'on ne manque jamais de rencontrer dans ce pays. Le tamarinier qui, jusqu'au bord du Rohl, nous avait tenu lieu d'auberge dans les lieux déserts, avait disparu, et je ne l'ai pas revu plus au sud. Il en était de même de l'arbre à beurre de Mungo-Park, le bassia butyracea, qui joue un si grand rôle sur la terre rouge des Bongos et des Diours. Mais aux vitex, aux parkias, aux figuiers, aux kayas et autres arbres de la région précédente, qui n'étaient pas moins nombreux ici que plus au nord, se joignaient beaucoup de formes nouvelles d'une beauté incomparable
Pour nous le pays était sûr, les habitants voulant rester en bons termes avec Abd-es-Sâmate, afin d'éviter les razzias auxquelles les exposait le voisinage de Sabbi. J'en profitai pour faire seulement avec mes deux Niams-Niams une longue course dans les environs, et me dirigeai vers la colline. Celle-ci n'était, comme cent autres, qu'un amas de blocs ferrugineux, de couleur brune, formés d'une sorte d'oolilhe, et n'offrant d'autre intérêt que le panorama dont on jouissait de leur point culminant.
A la fin, nous nous arrêtâmes dans un village où mon attention fut attirée par une vieille femme, qui, avec le pilon de son mortier, frappait sur un tas d'argile, ayant pour toiture l'un des greniers bâtis sur pilotis. Lorsqu'elle eut troué le monceau, la vieille en relira quelques racines que je ne reconnus pas d'abord.
Plus tard je vis que c'était do la colocaso, <jui est largement cultivée chez les Niams-Niams, et avec raison ; car ces tubercules, mangés bouillis, sont excellents. Après l'arrachage on les entasse et on les revêt d'une forte couche d'argile, battue avec soin, non-seulement pour empêcher leur dessiccation, mais pour les défendre contre les attaques des rats, des termites, des vers et autres dévorants. Chaque fois que l'on veut en avoir, on fait une trouée dans la croûte argileuse, et l'on referme la brèche avec de nouveau mortier. A l'époque des pluies, on recouvre de môme les autres récoltes pour les mettre à l'abri de l'humidité et les empêcher de pourrir. L'argile devient ainsi le préservatif universel qu'on oppose aux forces ennemies de la Nature.
A la chute du jour, notre camp fut égayé par la grotesque apparition d'un chanteur indigène, qui arriva coiffé d'un chapeau mirobolant, et qui, battant la mesure avec sa tête, eut bientôt mêlé ses longues tresses aux paquets de plumes de sa coiffure: énorme ébourilîade qui lui donna l'aspect de Méduse. Ces chanteurs de profession, appelés nzangas, sont aussi économes de leur voix qu'une prima donna usée; il est impossible de les entendre si l'on n'est pas à côté d'eux. Pour instrument, ils ont la guitare du pays, dont le maigre zigne-zigne est en parfait rapport avec le murmure nasillard de leur récitatif. Du reste, contrairement à leurs voisins, les Niams-Niams s'abstiennent de toute musique bruyante; ils n'emploient les tambours et les trompes que pour le rappel; et, chez eux, l'exécution musicale a tout le caractère d'un chuchotement d'amoureux.
Malgré la passion des Niams-Niams pour la musique, les nzangas ne semblent pas être tenus en grande estime par leurs compatriotes, ceux-ci les appelant du même nom que ces femmes déchues et repoussées de tous qui ne manquent chez aucun peuple.
De la résidence de Gouaiba, une promenade de trois heures vers le sud nous conduisit chez Bendo, frère de Nganyé, qui lui avait confié l'administration de l'un de ses districts les plus populeux.
Nous trouvâmes un village éparpillé au milieu de cultures d'une grande étendue, situées sur la pente septentrionale d'un mamelon de gneiss appelé Goumango,etdont l'altitude au-dessus de la plaine était d'environ deux cents pieds. Avant d'atteindre cette colline nous avions traversé le Rci, cours d'eau permanent, qui avait alors quarante pieds de large et une profondeur suffi-
Nzanga; chanteur ambulant.