CHAPITRE X
santé pour que l'on pût s'y baigner d'une manière agréable, ce (jue nous finies à l'ombre d'un bouquet touffu de psychotria. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque l'influence de la saison pluvieuse ne s'était pas encore fait sentir. Les rives étaient couvertes de popoukki; et parmi cette herbe géante resplendissaient de magniliqucs buissons de nathalia, dont les llcurs parfumées ressemblent à celles du marronnier d'Inde.
Des deux côtés de la rivière tout le pays était bien cultivé, et des fermes, composées chacune d'un certain nombre de cases, se voyaient dans toutes les directions. Chez les Niams-Niams, il n'existe pas de villages dans la véritable acception du mot. Chaque famille demeure sinon au milieu de ses champs, du moins à la lisière. L'insécurité des biens est si grande que les gens se résignent à une foule d'inconvénients, tels que de vivre loin des cours d'eau, loin du bois de chauffage ou en lutte avec les fourmis blanches, plutôt que de renoncer à la surveillance continuelle de leurs moissons. En cas de guerre, on ne se borne pas ici au vol pur et simple; l'ennemi est vindicatif, et s'il n'a rien à prendre, il ravage et détruit la récolte en herbe.
Le Rei se jette dans le Soué, ainsi que les Niams-Niams appellent le Diour, qui chez les Bongos porte le nom de Gheddi. Il reçoit, près du Goumango, sur la rive méridionale, un ruisseau important qui draine des plaines marécageuses, et dont les bords sont couverts de fermes entourées de bananiers {musa sapientlum). C'était la première fois que je voyais ceux-ci plantés en grand. A la sortie du bassin du Nil, chez les Mombouttous, la banane devient la base de l'alimentation du peuple. Sa culture exclusive semble être particulière à la zone équatoriale de l'Afrique, depuis l'Ouganda, situé au bord de l'Oukéréhoué (lac Victoria), jusqu'aux rives du Gabon et de l'Ogovouai.
Notre camp fut établi au nord-est du Goumango, dans un bouquet de zahouas (lophire ailé). Cet arbre, caractéristique du pays des Niams-Niams, appartient au petit nombre d'espèces qui prospèrent à une certaine distance des cours d'eau, même en terrain pierreux et passablement sec, où il forme des groupes plus ou moins considérables : il est rare qu'il soit isolé. A la fois noble et gracieux, le zahoua est si beau que Grant l'a déclaré le plus charmant de tous les souvenirs que lui ait laissés la flore africaine. Sa tige, dont l'écorce est d'un noir de jais, porte une couronne cylindrique et bruissante composée de feuilles d'un à deux pieds de longueur sur deux pouces de large tout au plus; ces
feuilles, semblables à des rubans de cuir vernis chiffonnés, et qui, tremblantes, font entendre un murmure continuel, sont d'abord d'un rouge pourpre et arrivent au vert sombre. Les fleurs, réunies en touffes épaisses à l'extrémité des branches, ont la nuance de celles du thé et le plus doux parfum de la rose. Enfin le zahoua est l'un des arbres les plus utiles de la contrée en raison de ses fruits, qui, de la grosseur d'une noisette, renferment une huile abondante et singulièrement pure, huile sans odeur, sans goût particulier ; bien préférable, pour moi, à celle de l'élaïs et du bassia.
Je passai toute la matinée à chercher des plantes au bord de la rivière, et toute l'après-midi sur les flancs et au sommet du Goumango. Ce mamelon, dont la masse n'offrait aucune déchirure, hébergeait plusieurs espèces de fougères intéressantes. Je trouvai là le premier encephalartos qui, en Afrique, ait été découvert au nord de l'équateur. La joie que donne un pareil moment est ineffaçable et fait partie des meilleurs souvenirs que l'on puisse rapporter de ses explorations. Le bananier sauvage, musa ensete, que les Niams-Niams appellent boggoumboli (petite banane), se rencontre également sur cette colline, où il croît en abondance.
Vu du sommet du Goumango, le pays, avec ses cultures morcelées et de nuances diverses, offrait un aspect complètement européen. Nulle part de véritable labour : le travail de la terre se borne ici à l'arrachage des mauvaises herbes et à l'ameublissement de la surface du sol où doit être déposée l'éleusine; toutefois la graine menue de cette dernière exige probablement plus de soin que le sorgho, qui se sème largement espacé.
Tous les habitants avaient pris la fuite, abandonnant leurs cases et leurs greniers fort bien remplis. Eu égard au nombre de fermes, la quantité des provisions était remarquable, surtout pour la saison; car, en avril, on commence à faire les semailles. L'une dans l'autre, chaque demeure avait trois greniers : deux renfermant de l'éleusine à l'état naturel, le troisième rempli du même grain sous forme de malt.
Partout se voyaient des témoignages de la fécondité exceptionnelle du sol ; la patate, l'igname, la colocase formaientdestas nombreux sur lesquels nos porteurs affamés tombèrent comme en pays conquis. Les greniers, bâtis en argile, et montés sur des poteaux, sortes de pavillons circulaires dont le toit pointu se lève comme un couvercle, furent vidés en quelques minutes ; et les