‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 196 sur 251 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

En route, l'observation des plantes qui se trouvaient le long du sentier m'occupait suffisamment; et, de temps à autre, pour estimer la rapidité de la marche, je comptais le nombre de pas que je faisais par minute, ce qui faisait croire à mes gens que je marmottais des prières.

Ce jour-là, j'eus avec les soldats du Kénousien une vive altercation qui fut la première et la dernière de tout le voyage. Leur conduite envers les indigènes m'indignait de plus en plus, et un incident vint à se produire qui épuisa le reste de ma patience. Pouvais-je, sans éclater, voir un de ces Nubiens frapper son porteur jusqu'à lui ensanglanter le visage, et cela parce que le pauvre homme lui avait brisé une calebasse très-ordinaire? Prendre le parti des nègres me faisait naturellement fort bien venir de ceux-ci, mais ne pouvait avoir lieu sans m'aliéner l'affection des Nubiens, dont le bon vouloir m'était indispensable. « Pour toi, me disaient ces derniers avec amertume, la parole d'un païen a plus de valeur que celle de dix musulmans. » Je finis par rester neutre, et de la sorte j'évitai les froissements avec l'un ou l'autre parti. Mais je dois dire que je n'ai jamais vu de ces actes de cruauté systématique dont parlent maints voyageurs aux pays du Haut- Nil. Pour être juste, il faut envisager la cause sous toutes ses faces, et ne pas négliger les circonstances atténuantes; or, dans la plupart des récits de mes prédécesseurs, récits qui font dresser les cheveux sur la tête, la condamnation est souvent excessive. Nous-mêmes, gens de haute culture, de quel droit serionsnous fiers de notre humanité ? Réfléchissons aux horreurs que nos guerres traînent à leur suite; et si nous savons nous affranchir de tout préjugé, nous reconnaîtrons que nous sommes autrement barbares, autrement cruels que tous les Nubiens, nous, qui de propos délibéré, tuons les hommes par milliers et détruisons le bonheur domestique de légions de nos semblables.

Le hasard voulut que ce même jour une balle vint siffler à mon oreille. Déjà, on se le rappelle, tandis que j'étais à Fachoda, la négligence que les Nubiens apportent dans le maniement du fusil m'avait mis en danger. Non- seulement le péril se renouvelait, mais quelques jours plus tard je manquais, pour la troisième fois, d'être tué par une de ces balles tirées à l'aventure. Un groupe de soldats s'était arrêté au bord du chemin; l'un des hommes dont il était composé examinait le fusil d'un de ses camarades. Comme je passais, défilant avec la bande, le coup partit dans ma direction. J'en fus averti par le cri d'effroi du soldai,

qui no pensait pas que le fusil était chargé. Mes serviteurs épouvantés accoururent et m'entourèrent; mais je continuai ma route sans détourner la tète : ce qui produisit sur tous nos gens une vive impression ; d'autant plus que je ne revins pas sur le fait, auquel je parus être indifférent. Il en résulta que chacun de nos hommes crut à ma bonne étoile, et se figura qu'attenter à mes jours ne serait pas moins inutile que sacrilège.

Traversant des champs cultivés, où l'on voyait de nombreuses demeures, nous arrivâmes à deux lieues de la résidence de Bendo. A droite et à gauche, des rangées de collines de granit, qui semblaient se rattacher au Goumango, se dirigeaient au sud et au sud-est. Une de ces collines, entre autres, située à gauche du chemin était fort longue, mais pas plus élevée que le Goumango. Les trois lieues suivantes se firent en descendant, et en pleine solitude, à travers des prairies aquatiques et des lits fangeux et torrentiels, qui, à cette époque, étaient desséchés. En kanori,. dialecte du Bornou, ces localités portent le nom de nyalniams* ; Barth les mentionne comme étant l'un des traits distinctifs de la région de l'Afrique centrale comprise entre le Chari et la Bénoué. Le caractère dominant du paysage était celui d'une dépression herbue, où, çà et là, croissaient de petits bouquets de bois distribués comme dans un parc.

Au bord du Soué, qui traverse la bande de terre déserte formant séparation entre les domaines de Sàmate et les États de Nganyé, finit le territoire de celui-ci, dont ce cours d'eau constitue la frontière méridionale. A une lieue de ses rives, nous avions passé près des hameaux de Marra, qui est un bainki ou sous-chef de Nganyé.

Le Soué, nous l'avons dit précédemment, est la partie supérieure du Diour; celle que les Niams-Niams regardent tous comme la branche principale. Je l'ai vu naître au mont Baghinzé, où déjà il porte le nom qui lui restera jusqu'à la sortie du territoire. Les preuves que j'ai acquises de son identité avec le Diour sont concluantes et me paraissent mériter qu'on s'y arrête, en raison de la lumière qu'elles répandent sur la question de rOuellé, dont elles montrent que les eaux n'appartiennent pas au système fluvial du Nil.

Entre les deux points où je l'ai traversée, l'un dans le district

1. Ces nyalniams correspondent à ce que, dans la marche du Brandebourg, on appelle luche (de luga, mot slave qui veut dire lac). Les luclie sont des prairies marécageuses, dont les eaux s'écoulent par des canaux souterrains.

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