CHAPITRE X
restent plus riches pendant la sécheresse et offrent moins de différence entre l'étiage et le chiffre des crues.
Le 7 février, avant le lever du soleil, nous traversions la rivière. Après la chaleur et la fatigue du jour précédent, le hain nous aurait paru fort agréable; mais alors il n'était rien moins (pie volontaire; et en passant l'eau, qui m'arrivait au cou, je sentais que je faisais à la science le sacrifice de la douce chaleur qu'une tasse de thé préliminaire m'avait communiquée.
Notre longue colonne défila à travers un hois charmant qui, bien que dépourvu de grands arbres, n'en était pas moins imposant par l'épaisseur et par la dimension du feuillage. Ces forets de bush, à larges feuilles, se rencontrent chez les Niams-Niams aussi bien que chez les Bongos, où ils prédominent. Ils renferment peu d'endroits de la nature des steppes; mais dans toutes les clairières où l'herbe peut se développer elle y croît d'une manière luxuriante. Les points absolument dépourvus d'arbres ne se trouvent que sur les plateaux rocheux ou dans les marécages. Partout le bois est si abondant qu'à toutes les haltes nous étions enfouis dans la feuillée comme des œufs dans la salade. Qu'un champ reste une couple d'années en jachère, et il se transforme en un taillis épais; les racines des buissons que l'on a coupés émettent de nouvelles pousses, et bientôt ce n'est qu'une masse de verdure; en outre, il suffit qu'un arbre soit utile ou d'une beauté réelle pour que les gens qui défrichent le conservent. Au printemps, le charme de ce paysage défie toute description : ici comme ailleurs, avril et mai sont les mois de délices.
Avant midi nous avions atteint l'Houhoù, petite rivière qui, après avoir coulé à perte de vue dans la savane, allait rejoindre le Soué à quelques lieues du point où nous étions alors. Ce n'était pour le moment qu'un ruisseau d'un à deux pieds de profondeur, se traînant dans un lit sableux de trente-cinq pieds de large au maximum, et parfois d'une vingtaine seulement. Pendant la saison pluvieuse, l'Houhoù, dont les rives sont trèsbasses, couvre la savane jusqu'à la lisière du bois; les arbres et les plantes que l'on voit sur ses bords en fournissent la preuve, et témoignent d'une inondation qui dure des mois entiers.
Nous nous reposâmes pendant une heure, qui fut employée à faire du thé et à dépecer un kala [antilope leucotis) que j'avais tué le matin. Dans la grande plaine qui se déployait du côté de l'est, des troupeaux de buffles animaient le paysage et nous divertissaient par leurs manœuvres. On les voyait en masses pressées,
tournoyer par groupes d'une centaine de botes, sur un terrain que leurs pas avaient creusé à l'époque où le sol était mou, et dont la sécheresse avait pétrifié le sillonncment inextricable. Presque toutes les savanes traversées par un cours d'eau nous ont montré des buffles; tandis que les éléphants demeuraient invisibles, alors même qu'on avait la preuve de leur récent passage, telles que des laissées fraîches. Ces prudents animaux paraissent avoir au fond de l'âme1 une vive horreur pour les sentiers battus, et ce n'est que pendant la nuit qu'ils les franchissent. Quiconque veut chasser l'éléphant avec avantage doit renoncer à toute autre poursuite.
Remis en marche, nous entrâmes dans un bois dont le sol rocheux était ondulé, et nous gagnâmes promptement l'Atoborou, simple ruisseau encombré d'herbes paludéennes et coulant sous un toit de verdure, au fond d'une crevasse dont les falaises avaient quatre-vingts pieds de hauteur. Dans le bois que nous traversions, une foule de plantes que je n'avais pas encore vues s'offraient à mes regards; et ce fut avec une joie particulière que je découvris, dans les fourrés du bord de l'eau, une espèce de gingembre qui emplissait la vallée du plus délicieux arôme.
Le lendemain matin, au départ, le temps était humide et brumeux. Nous avions fait peu de chemin que déjà l'avant-garde s'arrêtait, preuve qu'une rivière, au moins un ruisseau lui barrait le passage. Ces retards continuels me rendaient très-difficile le relèvement de la durée positive de la marche. A travers l'herbe sèche et lés buissons, je m'efforçai de gagner la tête de la caravane, qu'il me fut impossible d'atteindre, et je n'arrivai que pour voir les premiers porteurs suivre l'étendard qui passait le Manzilli. Dans un ravin profond, couvert d'ombre par les larges cimes des figuiers, l'eau se précipitait au nord-est, direction justement opposée à celle de l'Houhoû, dans lequel vont se jeter tous les ruisseaux qui arrivent des hauteurs du couchant. Ces ruisseaux, très-rapides en toute saison, fuient sur des lits de gravier, contrairement aux eaux languissantes qui se traînent dans des canaux bourbeux. Ils ont l'avantage de ne vous obliger qu'à défaire votre chaussure, au lieu de vous contraindre à vous déshabiller, et vous épargnent ainsi beaucoup de temps.
Je trouvai là un petit coin de forêt vierge, où s'élevaient des figuiers gigantesques appelés vulgairement arbres à gomme, et