CHAPITRE X
qui, en effet, sont d'une espèce semblable à celle du ficus elastica. Comme avant-coureur des surprises qui m'étaient réservées, se montrait à mes yeux un fourré de calamus (rotang ou roseau espagnol) qui, dans toute représentation des rives boisées d'un cours d'eau niam-niam, doit figurer au premier plan. C'était, en miniature, une de ces avenues caractéristiques dont la plupart des eaux vives du pays sont bordées, formation végétale qui sera décrite dans l'une des pages suivantes, car il est nécessaire de la bien connaître pour se faire une juste idée de la topographie de cette province.
Peu de temps après nous avions gagné un deuxième ruisseau qui arrose les fermes de Koulencho, premiers établissements niams-niams soumis directement à Abd-es-Sâmate.
Ici, les divers territoires des chefs particuliers, de même que ceux des tribus de races différentes, ont, comme frontières, de grandes solitudes qui, évidemment, jouent le rôle de remparts, et qui, au moyen de gens armés placés en sentinelle, mettent à l'abri d'une surprise. Lorsque la guerre est ouverte, il n'y a pas besoin de vedettes, car, en vrai chasseur, chaque Niam-Niam passe alors tout son temps à l'affût.
Les admirables fourrés du ruisseau m'occupèrent toute la journée, absorbé que j'étais par cette flore si différente de tout ce que j'avais rencontré jusque-là; flore remplie d'enchantements dont les rives du Manzilli m'avaient donné Pavant-goût, et qui déployait ici toutes ses splendeurs. Escaladant la' ligne de faîte qui sépare le bassin du lac Tchad de celui du Nil, la plupart des plantes du Gabon, celles du Niger et de la Gambie venaient là rejoindre les autres, et offraient au voyageur les richesses inattendues des solitudes les plus centrales de l'Afrique. Bien que ce ne fût, à vrai dire, qu'une image affaiblie de l'exubérante diversité des forêts brésiliennes, le contraste formé par cette végétation avec ce qui l'avait précédé n'en était pas moins enivrant.
Sur toute la longueur de mon parcours — vingt-six degrés de latitude — les rapports de la géographie des plantes avec celle du pays, et avec les conditions météorologiques, avaient été d'une simplicité remarquable. D'abord, pendant huit cents milles, la désolation du désert ; puis s'étaient graduellement déployées de vastes étendues dépourvues d'arbres, mais couvertes d'herbe; ensuite l'aimable région du bush où les bois, dépouillés des cruelles épines des lieux arides, ont un léger feuillage qui me rappelait celui du pays natal. Maintenant nous entrions dans
la forêl vierge, ainsi que je peux la qualifier à juste titre. Que de lois elle a évoqué le souvenir de mes émotions du jeune âge, en me rendant la forêt primitive où j'ai souffert avec Robinson et rêvé avec Paul et Virginie.
Le même développement s'observe dans l'Afrique australe, lorsqu'on partant du Cap on remonte vers l'équaleur. La nature procède toujours par gradation, accordant les dissemblances et reliant les extrêmes par tous les termes de la série. Elle semble avoir en horreur les limites tranchées, pour lesquelles les hommes ont un goût si vif, et nous offre ici des transitions ménagées de telle sorte que les frontières de ses provinces s'entre-croisent comme le font les doigts de deux mains jointes. On trouve, par sept degrés de latitude nord, des points où la végétation a tous les caractères de la forêt du sud, même le type des avenues du bord des rivières, et qui sont enclavés dans le bush des territoires septentrionaux. Les bois d'Okêle, d'Yagla et le Ghénêna en sont des exemples frappants que nous avons déjà cités.
Jamais les pintades ne nous ont fourni une chasse plus productive que le long du ruisseau de Koulencho. Vers midi, leur robe grise se voyait dans le feuillage, à la lisière du bois, où elles étaient perchées sur les hautes branches et où il était facile de les abattre. La vue perçante des Niams-Niams, qui les découvrait de loin, me rendait grand service, car j'étais aveuglé par les ondulations de la verdure qui m'enveloppait de toute part. Au point du jour cette chasse est également fructueuse; la pintade quitte sa retraite dès le lever du soleil, et elle est alors trop occupée à chercher sa nourriture pour s'apercevoir de l'approche du chasseur.
Que l'on ne s'étonne pas de m'entendre parler fréquemment de pintades : sans elles le voyageur en Afrique serait souvent fort à plaindre ; ce sont elles qui presque toujours lui assurent le repas quotidien. En cinq ans, j'ai tué un mille de ces oiseaux nourriciers, généralement deux à la fois et avec de la cendrée. Il faut seulement viser haut : le moindre grain de plomb qui frappe la bête au cou suffit pour l'abattre. Avec des chiens, même non dressés, la chasse est encore plus facile. La pintade n'a pas un vol soutenu; elle en a conscience, et dès qu'elle aperçoit l'ennemi elle se branche pour ne plus bouger. Il m'est arrivé souvent de tirer, d'une distance de quinze à vingt pas, toutes les bêtes de la compagnie l'une après l'autre sans que pas une s'aventurât à quitter sa retraite.