‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 200 sur 251 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Pendant une marche de trois jours, qu'elle eut à faire en pleine solitude, la caravane dut être nourrie par Koulencho ; et il n'était pas facile, dans une région aussi faiblement peuplée, de pourvoir à la nourriture d'un millier d'hommes. Les repas avaient lieu dans la soirée et le malin avant le lever du soleil. Toute la bande était alors divisée par groupes, auxquels les nyérés ' distribuaient les aliments. Du grain mesuré par jointées, comme on fait pour les chameaux et pour les ânes, et un morceau de pain d'éleusine concassée et non blutée, cuite dans l'eau à consistance de pâte, formaient la ration ordinaire et composaient un menu qui, chez nous, ne serait pas donné au bétail. En marche, il n'est pas rare que les porteurs soient obligés de faire bouillir leur grain et de le manger avec l'écorce, sans qu'il ait été broyé. Comparé à cette provende, un tourteau de son et de colza paraîtrait une friandise et aurait été reçu avec joie par nos Bongos et par nos Mittous. La bouillie d'éleusine arrivait dans des corbeilles, d'où la sortaient les indigènes ; et en comptant les grosses mottes qui étaient soigneusement enveloppées de feuilles vertes, on pouvait, d'après le nombre des livraisons, estimer celui des familles que possédait la localité.

Certains mets plus appétissants étaient apportés dans des calebasses; ceux qui étaient chargés de ce service, enfants et jeunes garçons, formaient une brillante compagnie. Les femmes, qui, chez les Niams-Niams, sont très-réservées et dont les maris sont fort jaloux, ne se montraient pas.

Enfin, chaque fois que le permettaient les circonstances, nos gens avaient des légumes; ces derniers, accompagnés de sauce d'un horrible aspect, étaient déposés dans des centaines de gourdes, de pots, d'écuelles autour de la montagne de pâte d'éleusine. Très-appréciés des Bongos, ce's plats consistaient en un mélange d'herbes aromatiques, d'eau claire, de graisse animale ou végétale et de sel de soude. Les graines de sésame et d'hyptis, réduites en bouillie, formaient la base dès sauces les plus recherchées; tandis que pour les autres c'était l'huile de zahoua (lophire ailé) et celle de termite qu'on employait. Les sauces piquantes devaient leur saveur au poisson conservé d'après la méthode que nous avons décrite page 228, et qui, par l'effet du climat, devient une substance de très-haut goût. Ni les Bongos, ni les Niams-Niams ne voudraient toucher au

1. Chefs bongos. Il est d'usage que, dans ces longues expéditions, les porteurs soient accompagnés des chefs des localités auxquelles ils appartiennent.

piment, qu'ils regardent comme vénéneux, et ils cherchent* dans le fumet du poisson fermenté l'équivalent de ses propriétés excitantes.

Dans cette partie de l'Afrique où le sel de cuisine, nous l'avons dit, est absolument inconnu, il n'y en a pas d'autre que celui qu'on obtient, par iixiviaiion, des cendres du grewia mollis; il en résulte que les soupes à la graisse, assaisonnées avec cet alcali, se saponifient en bouillant ; et il est plus facile de se figurer leur saveur que de la décrire. Pour relever les sauces et donner aux légumes qu'elles renferment une qualité supérieure, on y ajoute de la viande d'éléphant et de buffle séchée qu'on a réduite en poudre.

La graisse de quadrupède n'existe pas dans le pays, au moins pour les étrangers; les bêtes sauvages, pour qui la nature paraît avoir ici fort peu de sollicitude, en sont complètement dépourvues. Il n'y a pas d'autre bétail chez les Niams-Niams que des chiens ; et alors même que la graisse de ces derniers, ainsi que la graisse d'homme, ne serait pas odieuse aux Bongos, elle est trop rare et d'un prix trop élevé pour être à l'usage des caravanes.

A certaines époques de l'année d'autres produits du sol, tels que les citrouilles, augmentent la quantité des vivres. Les feuilles de courge, que l'on se procure en toute saison, et diverses plantes herbacées qui n'ont pas de saveur piquante — celle-ci passant pour être l'indice de propriétés nuisibles — sont broyées et mises dans le potage.

Les légumes proprement dits se voient très-rarement; on les remplace par toutes les mauvaises herbes qui poussent dans les endroits cultivés, et qui, préparées seules ou employées pour épaissir les sauces, acquièrent ici la même importance que, sur nos tables, une quantité de comestibles très-appréciés des gastronomes. Plus loin j'ai vu le manioc, la patate et la banane se substituer à la bouillie d'éleusinc et au ragoût d'herbes ; tandis qu'au nord de la province, les céréales formaient la base de l'alimentation.

Le matin de la douzième étape nous nous éveillâmes avec la riante perspective de gagner, le jour même, la zèriba du Kénousien. Je renouvelai ma toilette, je déjeunai à loisir. Il y avait longtemps que le dernier porteur avait quitté la place, lorsque je me mis en route avec mes gens. La promenade fut charmante et j'y recueillis des trésors. Après avoir franchi quatre ruisseaux, passé au-

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