‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 2 sur 251 · Gibbon, vol. I, ch. i · texte numérisé non relu

Gibbon, vol. I, ch. i

AU CŒUR DE L'AFRIQUE. a

ii INTRODUCTION.

du Soudan, ont été repris, avec une intelligence et une énergie remarquables, par le khédive actuel.

Pour bien comprendre ce qui a été accompli, il faut se représenter le passé. L'Européen, qui autrefois \isilail l'Egypte, courait les plus grands risques et subissait de continuelles insultes. Il ne lui était pas permis de monter à cheval; les gens pieux qu'il rencontrait dans les rues le traitaient de chien; les enfants lui jetaient des pierres; les femmes se détournaient de lui comme d'un être immonde. Maintenant le Caire vit des touristes autant que Rome et Florence; et si les chrétiens n'y sont pas aimés, ils y sont du moins bien accueillis. La ville est éclairée au gaz; elle a un jardin public, où la musique militaire indigène s'entend tous les jours, et un excellent théâtre pour lequel Verdi a composé A.ïda. Des maisons de style parisien s'élèvent dans ses rues, et sont à peine terminées qu'elles se louent fort cher. Pas un homme comme il faut ne porte le turban ; et peu de gens riches affectent aujourd'hui de mépriser l'instruction.

Au sud, la dihérence n'est pas moins grande. Les bandits qui infestaient le désert sont devenus chameliers, et vivent de la location de leurs bêtes. Ils seront bientôt terrassiers, employés de chemins de fer; déjà un télégraphe électrique relie Khartoum à la capitale. L'opinion civilisée, toute-puissante dans cette dernière ville, franchit les anciennes limites de l'empire, et la loi atteint les criminels jusque dans les sombres profondeurs du continent.

On voit dès lors combien les recherches géographiques sont facilitées par la puissance et le bon vouloir de l'Egypte. Le voyage autrefois commençait à la frontière nubienne, ou au bord de la mer Rouge, et l'explorateur pouvait être complètement dépouillé à une grande distance du pays nègre. Arrivait-il au Sennâr sans encombre, il se trouvait exposé tout à coup à des exactions et à des délais, qui ruinaient sa santé et sa bourse, avant qu'il eût entrevu la route nouvelle. Aujourd'hui un firman du vice-roi lui fait obtenir du gouverneur de Khartoum les gens et les barques qui lui sont nécessaires, et son point de départ est transporté à de nombreux degrés au midi. L'aire du firman est d'une énorme étendue : plus de deux mille kilomètres du nord au sud. Mais au delà de cette aire immense, les difficultés et les périls se sont accrus, en raison même des envahissements de l'Egypte. Les sultans du Darfour et de l'Ouadï vivent dans la crainte perpétuelle de l'annexion, et l'Européen qui en-

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trerait chez eux en sortirait difficilement. D'autre part, la région forestière, qui se déploie au sud de ces contrées, est, ainsi que les provinces du haut Nil, un terrain de chasse où l'esclave est régulièrement poursuivi. Ces razzias troublent le pays et rendent le voyage doublement difficile : par l'irritation ou par la fuite des chassés, pour qui tous les arrivants sont des ennemis; et par les intrigues des chasseurs, qui redoutent les dépositions des témoins de leurs actes. A ces empêchements viennent se joindre les obstacles naturels, les fatigues de la route, les effets d'un climat redoutable. C'est ainsi que d'une pléiade d'hommes intrépides, qui ont essayé de pénétrer au centre de l'Afrique par, la voie de Khartoum, deux seulement ont vu leurs efforts couronnés de succès : le premier est Baker, dont on connaît les découvertes ; le second est l'auteur de cet ouvrage.

Né en décembre 1836 à Riga, où son père était négociant, Schweinfurth compléta ses études à Heidelberg et à Berlin, devint docteur es sciences naturelles, et se consacra à la botanique qu'il avait travaillée presque dès l'enfance. A sa première école, il avait eu pour maître le fils d'un homme qui avait été missionnaire dans l'Afrique australe, et les récits des merveilles de cette terre sauvage, récits dont le maître était prodigue, ont pu tourner son esprit vers le continent qui plus tard devait attirer ses pas. Mais la cause déterminante de ses voyages fut une collection de plantes qu'il eut à classer et à décrire. Le jeune de Barnim qui, accompagné du docteur Hartmann, était parti pour le pays du Nil-Blanc, mourut au Fazokl en 1860, victime du climat, ainsi que tant d'autres. Son herbier, rapporté en Europe, fut confié au docteur Schweiniïirth; et, en étudiant ces plantes desséchées, celui-ci n'eut plu 3 qu'un rêve : visiter les lieux où il verrait ces mortes dans tout leur éclat, où à son tour il découvrirait de nouvelles espèces, ces «joies dorées» de l'explorateur. Donc, en 1863, Schweinfurth se rendit en Egypte, herborisa dans le Delta, suivit la côte africaine de la mer Rouge, longea l'Abyssinie, et atteignit Khartoum. De là, sa bourse étant vide, il revint en Europe, où il arriva après deux ans et demi d'absence, avec une collection d'une extrême richesse.

Mais il ne tarda pas à soupirer de nouveau après la terre africaine. La fondation Humboldt pour l'avancement des sciences et l'exploration des pays lointains lui accorda la somme dont elle pouvait disposer; et, en 1868, il regagnait Khartoum. Remontant le Nil jusqu'aux environs du neuvième degré de la-

iv INTRODUCTION.

titude, il prit à l'ouest du fleuve, traversa le pays des Niams- Niams, visita les Mombouttous, peuple inconnu, cbez lequel il se trouva au cœur même de l'Afrique, à égale distance des deux rivages. Cette fois, son absence dura trois ans et demi. Avant son retour il était déjà célèbre dans le monde savant des deux hémisphères.

Comme explorateur africain, il s'est placé au premier rang parmi les Mungo Park, les Denham, les Clapperton, les Livingstone, les Burton, les Barth et les Roblf. Il possède en outre deux qualités éminentes : celles de botaniste consommé et de dessinateur habile. Les illustrations des autres voyages ont été faites, pour la plupart, d'après les croquis naïfs de mains inexpérimentées ; les esquisses de Schweinfurth sont des notes artistement prises, souvent des dessins complets, toujours des documents d'une grande valeur.

Sous le rapport géographique, l'ouvrage est d'une haute importance, en raison de la lumière qu'il jette sur une partie considérable du bassin du Nil, et par la découverte de l'Ouellé, grande rivière appartenant à un autre système fluvial, et qui se dirige vers l'intérieur.

Pour l'ethnologie, il résolut la question si longtemps débattue d'une race de nains au centre de l'Afrique. Ces pygmées, dont l'antiquité nous a légué le souvenir, ces petits peuples auxquels les anciens voyageurs au Congo ont fait allusion, et qu'on avait relégués parmi les êtres fabuleux, existent réellement. L'un de ces nains avait été vu par le révérend Krapf sur la côte orientale, et Du Chaillu les avait rencontrés dans l'Ashango; mais c'était encore l'un des vagues problèmes du centre mystérieux. Il était réservé à Schweinfurth de faire cesser toute incertitude à l'égard de cette petite race, qui paraît habiter différents points de l'intérieur, et dont les tribus actuelles ne sont probablement que les épaves de la population primitive.

WlNWOOD READE.

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