CHAPITRE PREMIER
Mon premier voyage. — Motif et objet du voyage actuel. — Difficultés à la douane de Suez. — Divan du gouverneur. — Environs de Suez. — Soufrière de Ghimsah. — Réclusion des agents. — Côte séduisante. — Port de Djedda. — La fiancée du poisson. — Traversée de la mer Rouge. — Salines de Rahouaï. — Aspect de la côte. — Charme des nuits éclairées par la lune. — Importance de Souakin. — Première nuit dans les montagnes. — Dracénas. — Nombre considérable de plantes grasses. — Vallée de Singate. — Résidence idyllique du gouverneur. — Montagnes d'Erkahouite. — Oliviers sauvages. — Bédouins de la ville. — Équipement pour le désert. — Un vieux fanatique. — Camp d'O-Mareg. — Revêtement brun des rocs. — Chèvres et moutons. — Schweinfurthia. — Laideur des femmes. — Monument naturel. — Arrivée au Nil. — Danger. — Un mariage. — Les Quatre-vingt-dix Iles. — Misérable état du pays.
Arrivée à Khartoum.
Lorsque en 1868 je me préparais au grand voyage dont les pages suivantes contiennent le récit, je connaissais déjà la terre d'Afrique. C'était dans les champs ensoleillés d'Egypte et de Nubie qu'en 1863 j'avais fait mon apprentissage de l'art de voyager. Pendant plusieurs mois j'avais parcouru la mer Rouge dans mon propre bateau ; et c'était en explorant les montagnes vierges qui en côtoient la rive occidentale que ce grand projet avait été conçu. Attiré vers le district des Bicharines indépendants, j'avais, à diverses reprises, traversé le pays situé entre la mer Rouge et le Nil; et, en séjournant sur les terrasses inférieures
du massif abyssinien, j'avais apprécié les merveilles de la nature africaine et subi leur enchantement.
Je revins en Europe en 1866; mon retour, qui eut lieu par Khartoum et par Berber, me lit retraverser l'Egypte.
Une fois conçu, le projet d'étudier la flore de cette région se mêla de plus en plus à mon existence, dont le but fut de le réaliser. L'herbier splendide que j'avais rapporté d'Afrique, bien qu'obtenu au prix de nombreux accès de lièvre, contribuait à rendre mon désir plus vif. Le résultat de mon premier voyage était encourageant et d'un heureux augure pour celui que je méditais. L'expérience qu'il m'avait fait acquérir était précieuse ; je lui devais d'avoir développé la faculté de généralisation, faculté si nécessaire à tout explorateur d'une région inconnue. Les faits que l'on y observe, les impressions que l'on y ressent ont besoin d'être vues et ressenties d'un point compréhensif, pour que les traits caractéristiques d'un pays puissent être représentés avec leurs véritables proportions.
Outre cette information générale que j'avais gagnée pratiquement, et que les livres ne m'auraient pas plus donnée qu'ils ne m'auraient appris les coutumes et la manière de voir des indigènes, je m'étais familiarisé avec l'arabe vulgaire, dont la connaissance m'était indispensable, et qui paraît suffire dans toute la région que traversent le Nil et ses nombreux affluents.
Herbier, topographie et langage semblaient être en ma faveur; le grave inconvénient provenait de ma santé. Je souffrais d'une désorganisation de la rate qui me faisait douter de mes forces; ce fut précisément le secret de la bonne fortune sans exemple que j'ai eue dans tout ce voyage. La fièvre, chez moi, avait probablement réduit cet organe à un tel état de passivité qu'il ne pouvait plus ressentir les effets de la malaria; ou peut-être avait-il assumé des fonctions de condensateur qui rendaient les miasmes inoffensifs. Dans tous les cas, il parut agir d'une façon dont je ne peux que me montrer reconnaissant envers la Providence.
En arrivant à Alexandrie, j'éprouvai une légère atteinte de l'ancien mal; c'était son adieu. Depuis lors il n'a pas reparu, même dans les marais pestilentiels du haut Nil , qui ont causé la mort de tant de mes prédécesseurs. Aucun retour douloureux n'a interrompu mes travaux, ou assombri mes jouissances; et, libéré de la fièvre, je suis resté une exception parmi les explorateurs de ces contrées.