‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 203 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

ment désertes, soit en moyenne de plus de soixante-cinq habitants par mille carré.

Ici, l'enrôlement des porteurs n'existant pas, et le nombre des villages et des cases ne pouvant être connu que par l'exploration complète du district, je n'ai pas eu d'autre moyen d'estimer le chiffre de la population que de faire, aussi exactement que possible, le compte des gens qui se rassemblaient sur notre passage.

Ces gens pouvaient se diviser en trois classes : 1° ceux qui venaient simplement par curiosité; 2° les résidents, contraints d'habiter le district, afin de pourvoir à la subsistance des caravanes ; 3° la force armée, distribuée en temps de guerre dans les différents postes, et qui représentait probablement la majeure partie des hommes pouvant porter les armes.

Il y avait dans la province une grande zèriba et trois succursales, faisant l'office de places fortes. Chacun des établissements secondaires était commandé par un chef indigène et avait pour garnison un détachement de quelques hommes.

Les rapports des Niams-Niams avec leur seigneur étaient beaucoup moins serviles que ceux des autres peuplades. Une partie des charges qu'ont à subir les vassaux des Khartoumiens leur était bien imposée : ils devaient accourir à l'appel, qu'il s'agît de guerre ou de chasse, pourvoir à la nourriture des caravanes qui traversaient le pays, fournir les matériaux des bâtiments du maître et faire certaines corvées accidentelles; mais ils n'étaient jamais employés comme porteurs et jouissaient de plus de considération que les Bongos. En somme, ds étaient moins opprimés que les autres. A peine s'ils avaient conscience de leur assujettissement, qui était encore de fraîche date, et que le vainqueur ne leur faisait pas trop sentir, afin d'arriver plus sûrement à une domination complète.

Leurs chefs naturels eux-mêmes ont un pouvoir restreint. Chez un peuple d'un caractère indépendant, et qui est passionné pour la chasse, l'autorité a nécessairement peu d'empire. Ici elle n'a pas d'autres fonctions que de veiller à la défense du territoire et de faire l'appel des hommes valides pour tous les services publics.

La zèriba, où je séjournai une quinzaine, depuis le 10 février jusqu'au 26 du même mois, se trouvait à côté de la mbanga de Souroùr. Elle était située par 4° 50' de latitude nord, à quatrevingt-dix milles de Sabbi, dans l'angle formé par la jonction du

Nabambisso et du Boddo, petites rivières frangées de grands arbres et dont les bords sont, par intervalles, couverts de fourrés d'une épaisseur excessive.

Je passais une grande partie de mes journées dans les bois, en recherches assidues; et les ballots de papier destinés à la réception de mes trésors s'emplissaient rapidement. D'autre part, les curieux qui venaient de tous côtés pour me voir me fournissaient l'occasion d'enrichir mon album. Mes deux interprètes niams-niams, qui répondaient aux noms arabes de Gyabir et d'Amber, à l'aise sur leur sol natal, me suivaient pas à pas et rendaient très-faciles mes rapports avec les indigènes. On pouvait errer sans crainte; le pays n'était pas moins sûr que les alentours de la zèriba de Ghattas ; bref, j'étais aussi bien sur celte terre lointaine que j'aurais pu l'être chez moi.

Le paysage était charmant. D'une limpidité de cristal et abondamment pourvues d'eau en toute saison, les deux rivières traversaient de hautes futaies, décorées de lianes disposées avec une grâce qui aurait fait l'ornement des serres les plus artistiques.

Sur différents points où l'eau avait été détournée vers les établissements, la forêt s'était éclaircie.

Le dattier sauvage (phœnix spinosa), dans lequel on peut voir à bon droit la souche de l'espèce que l'on cultive depuis la Séné gambie jusqu'à l'Indus, forme ici des broussailles, qui, avec le rotang, bordent les ruisseaux de halliers impénétrables. Les doubles crocs du rotang, ou calamus, de la force des hameçons à brochet, traversent les habits, saisissent la peau et vous retiennent de la même manière que Y attends-un-peu du midi de l'Afrique.

Près des rives, et jusque dans l'eau, se trouvaient des massifs d'amomes, l'un des nouveaux traits de la flore. J'en ai vu de cinq espèces, à fleurs cramoisies, jaunes ou blanches; le fruit, d'un rouge de feu, contient un mucilage épais, qui forme l'enveloppe des semences aromatiques connues sous le nom de graines du paradis. Ce mucilage a le goût du citron; l'eau du ruisseau est limpide, et le voyageur, dès qu'il a soif, peut se faire de la limonade.

Ça et là, les rayons du soleil perçaient le réseau de lianes, dont les festons allaient d'une ramée à l'autre, et, dans le crépuscule environnant, ils faisaient briller le feuillage d'un éclat métallique. Le poivre des Ashantis [cubeba clusii), l'un des ornements les plus communs et les plus frappants des bois de la

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