CHAPITRE XL
province, enveloppait les gros troncs d'arbres de ses mailles serrées, où pendent, en grappes de la longueur du doigt, ses baies d'un rouge flamboyant, et couvrait d'un manteau de pourpre ces vieux monarques de la forêt1. Parmi les formes les plus imposantes de la végétation dominait un sterculier du genre cola et qui, clans le pays, est appelé kokkorokoû. La tige de cet arbre, qui arrive à quatre-vingt-dix pieds d'élévation, est ronde;, elle s'amincit graduellement et se termine en pointe, tandis qu'à la base elle s'élargit tout à coup et présente une masse qui, pour l'entourer, exigerait les bras de huit ou dix hommes. De cette base partent de petites ailes qui suivent la direction des racines, et qui, sur une hauteur de plusieurs pieds, se superposent comme une série de planchettes réunies bord à bord. Les feuilles en cœur forment un couronnement léger, mais si loin du sol,, que je fus longtemps avant de pouvoir me rendre compte de la disposition de la cime; et je n'y suis parvenu qu'après avoir découvert un jeune scion, qui me permit de me figurer l'arbre dans son ensemble. Il arrive souvent, dans ces forêts primitives, que le botaniste voit l'objet de ses désirs à une si grande hauteur qu'il ne lui est pas possible d'y atteindre.
Ce fut sur les rives du Boddo que je trouvai le premier anthocleista. La flore du pays des Niams-Niams renferme plusieurs espèces de cette loganiacée, très-remarquable par l'énorme dimension et par le petit nombre de ses feuilles, qui sont groupées au sommet d'une tige non ramifiée. Que l'on se représente un pied de tabac huit ou dix fois plus grand que nature, placé au faîte d'un mât de six ou sept mètres, et l'on aura une idée approximative de l'effet produit sur l'œil du spectateur par cette plante couronnée d'une masse confuse de verdure. Pour celui qui dessine le paysage où il se trouve, l'anthocleista paraît défier toutes les lois de la perspective. La zone équatoriale offre seule des formes végétales d'un caractère aussi étrange, reflets des richesses que réservent à l'explorateur les forêts inconnues du Brésil.
Après chacune de mes courses je me rendais à la mbanga de Souroûr, où je trouvais chaque fois quelque chose de nouveau. Il y avait toujours là un grand nombre d'indigènes, et l'on y
1. Quand il est sec, le fruil de ce cubèbe remplace fort bien le poivre noir, auquel il ressemble beaucoup pour la saveur: J attirai sur ce l'ait l'attention des Nubiens, qui ne s'en doutaient pas, et qui parurent enchantés de la découverte. Les Niams- Niams ne font usage de ces grains poivrés que comme médicament; pour la cuisine, ils se servent du poivre malaguette (liabzelia). dont nous parlerons plus tard.
voyait beaucoup de femmes; car le régent, dont le harem était fort peuplé, avait en outre une grande quantité d'esclaves du sexe féminin, tant pour son service personnel que pour celui de ses épouses. En ma qualité d'hôte et d'ami d'Abd-es-Sàmatc, j'étais toujours reçu avec grand honneur; les bancs, les tabourets les plus remarquables m'étaient donnés pour sièges, et Souroûr avait un approvisionnement inépuisable de ces produits de l'art indigène. Les friandises les plus recherchées étaient placées devant moi, simples mets de parade à mon égard ; c'étaient mes interprètes et mes serviteurs qui profitaient de ces bonnes choses.
Je m'étais fait une règle invariable, on se le rappelle, de ne rien manger publiquement. L'Européen, à mesure qu'il s'éloigne, perd de vue les mœurs et les usages auxquels il est habitué; son minimum se réduit de jour en jour, et il se rattache avec d'autant plus d'obstination à ce qui lui reste de ses coutumes, à tout ce qui peut témoigner de l'ordre supérieur auquel il appartient. Tel misanthrope, dans son dégoût pour le mauvais côté de nos sociétés modernes, s'imagine que, jeté au milieu des enfants de la nature, le voyageur reconnaît ce qu'il y a de puéril dans les mille nécessités de notre vie quotidienne, et qu'il y renonce sans regret. Ce contempteur du luxe peut croire que les liens qui l'attachent à la civilisation n'ont aucune force, et n'attendent pour se rompre que le moment où la nature reprendra tous ses droits; mais l'expérience, je peux l'en assurer, lui prouverait le contraire. Dans la crainte de déchoir à ses propres yeux, le civilisé, qui est en pays sauvage, regarde pieusement les quelques objets qui lui rappellent la culture de sa race; et peu à peu, si vulgaires qu'ils puissent être, ces objets deviennent pour lui des symboles sacrés. Une table, une chaise, un couteau, une fourchette, un mouchoir de poche, acquièrent à ses yeux une importance qu'il ne leur soupçonnait pas, et lui tiennent au cœur comme s'ils faisaient partie de sa famille.
La tenue des femmes est ici complètement différente de ce que j'ai vu, à cet égard, dans les États voisins. Tandis que chez les Mittous et chez les Bongos, les deux sexes font preuve d'une égale familiarité avec les voyageurs ; tandis que les femmes des Mombouttous sont d'une indiscrétion inimaginable, celles des Niams-Niams ont une réserve excessive. M'arrivait-il d'en rencontrer sur le chemin, soit dans les bois, soit dans la plaine, je les voyais invariablement faire un détour, regarder d'un autre côté, et attendre que je fusse loin d'elles pour conti-