‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 205 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

nucr leur route. Peut-être cela vient-il d'une plus grande sujétion, peut-être de la jalousie dont elles sont l'objet; car l'un des traits qui honorent le plus les hommes de ce pays est l'amour qu'ils ressentent pour leurs épouses : amour sans pareil chez les tribus du môme ordre, et qui surprend de la part d'un peuple que l'on s'attendrait à voir endurci par la pratique constante de la chasse et de la guerre. Il n'est pas de sacrifice auquel un mari ne consente pour ravoir la femme qu'on lui a prise. Ayez en otage l'épouse d'un Niam-Niam, et vous obtiendrez de celui-ci tout ce qu'il pourra donner; les traitants ne l'ignorent pas et en abusent.

Il fallut que Souroûr, qui n'avait rien à refuser à l'hôte de Sâmate, ordonnât à plusieurs de ses femmes de poser devant moi pour qu'elles voulussent bien laisser faire leurs portraits. Cette faveur me permit à la fois d'augmenter ma collection de dessins et le nombre des mesurages que je faisais toujours avec le même empressement. Ce nombre fut ici de plus de cinquante personnes, dont chacune ne me fournit pas moins de quarante mesures.

A l'époque où Souroûr faisait partie de la garde noire du Kénousien, il avait appris l'arabe, qu'il parlait couramment, ce qui le mettait à même de répondre à mes questions. M'éclairer sur le système hydrographique du pays, démêler ce réseau confus étant ma pensée habituelle, je ne manquai pas de l'interroger à cet égard ; mais je vis promptement que ces Niams-Niams, bien que faisant partie d'une nation reliée par l'unité de langage et de coutumes, avaient, sur les parties éloignées de leur territoire, la même ignorance que les autres peuples du centre de l'Afrique. J'en citerai pour exemple que pas un des habitants de ce district ne connaissait le nom de Mofio, qui demeurait, il est vrai, à une distance de trois cents milles, mais qui était l'un des plus grands princes niams-niams, et dont la réputation aurait dû s'étendre au loin.

Peu de temps après, un nouveau hasard vint confirmer chez les gens de mon entourage la haute opinion qu'ils s'étaient faite de mon étoile. Au moment où j'allais m'asseoir sur le banc qu'on avait placé pour moi à côté de Souroûr, une balle, tirée de la zèriba, passa à deux ou trois pouces de ma tempe, ricocha sur les brins élastiques de mon siège, et alla traverser le chaume d'une case voisine. Les Nubiens, qui ne possèdent pas de tirebourre, nont pas d'autre manière de décharger leur fusil que

de faire partir le coup. Les fusils devant être nettoyés, il en résulte que, dans le voisinage d'un camp, les balles sifflent sans cesse. Pour ma part, c'était la troisième fois que je manquais d'être tué par un de ces projectiles sans but. Tout voyageur, ayant quelque expérience, eût compris qu'il fallait profiter de l'occasion pour rehausser le prestige qu'il pouvait avoir, et c'est ce que je fis en dissimulant complètement l'émotion que j'avais éprouvée.

A l'endroit où nous étions alors il n'y avait pas à songer à la chasse; le pays était trop peuplé, et les indigènes, à l'affût de tout ce qui pouvait être pris, ne laissaient aux étrangers que les quelques francolins et pintades qui échappaient à leurs collets. Sur ces entrefaites, Abd-es-Sâmate, accompagné de ses fidèles Niams-Niams, arriva du pays des Mittous, et l'on se disposa à partir pour le sud. D'après l'agent de Ghattas, il n'aurait pas été prudent à une seule bande de continuer la route avant de s'assurer des dispositions pacifiques d'Ouando, chef dont il nous fallait traverser le territoire.

Le 25 février, tous les préparatifs étant achevés, on put se remettre en marche. Composée d'un millier d'individus, la caravane se déployait sur une longueur de plus de quatre milles; et à la fin des petites étapes, l'avant-garde était déjà en train de construire ses cabanes de feuillage et d'herbe, que les derniers de la bande n'avaient pas encore perdu de vue la fumée du camp de la veille.

Avant de partir, le Kénousien avait envoyé à Sabbi quelques hommes de confiance; j'en avais profité pour expédier ma collection de plantes. Dans le nombre se trouvaient deux exemplaires de mon encéphalartos, qui, malgré la longueur et les vicissitudes du voyage, arrivèrent en Europe encore vivants.

Il ne me restait plus qu'une faible partie de mon bétail, et les soldats avaient épuisé toutes leurs provisions. Même le sorgho destiné aux Mombouttous, et qu'Abd-es-Sàmate leur portait comme semence, avait été consommé : ce dont le Kénousien fut très-mécontent.

La caravane se dirigea vers l'ouest. Après avoir franchi le Nabambisso et deux autres rivières, nous nous arrêtâmes, n'ayant fait que deux lieues. Nous étions alors à la limite des terres cultivées soumises à Abd-es-Sâmate, et avant de passer outre il fallait se procurer des vivres. La scène du repas fut extrêmement animée. Ainsi que nous

Page 1