‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 208 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

une plaine découverte où paissaient de nombreux troupeaux de buffles. A trois quarts de lieue au sud de l'Ousé, nous traversâmes l'Youbbo. Ces deux rivières, ici très-voisines, s'écartent l'une de l'autre en se dirigeant vers l'ouest; et après avoir eu entre elles une distance de plusieurs lieues, elles se réunissent pour aller rejoindre le Soué.

A cette époque, l'Youbbo avait cinquante pieds de large et, ainsi que l'Ousé, deux ou trois de profondeur. Il serpentait dans une plaine basse, sujette à l'inondation, fait qui témoignait de l'importance que prend la rivière dans la saison des pluies. Par sa longueur, l'Youbbo rivalise avec le Soué et pourrait lui disputer l'honneur de former la tête du Diour; mais si l'on compare la quantité d'eau qu'il ebarrie à celle que roule son rival, on ne peut plus douter que son rôle ne soit secondaire. Un autre argument, dont nous avons déjà parlé, est dans ce fait que les Niams-Niams de l'ancienne province de Tombo appliquent au Diour le même nom qu'au ruisseau du mont Bagbinzé, et cela parce qu'ils voient dans cette rivière la continuation du ruisseau. Le développement du Soué, formé par une quantité remarquable de tributaires infimes, est l'un des exemples les plus caractéristiques que puisse fournir la géograpliie des sources d'un cours d'eau important.

De l'autre côté du lit profond de l'Youbbo nous trouvâmes les messagers que Ndouppo nous envoyait pour "nous soubaiter la bienvenue. Ce Ndouppo était frère d'Ouando; et bien qu'il gouvernât le district au nom de celui-ci, les deux frères n'en étaient pas moins fort mal ensemble : raison de plus pour que Ndouppo, qui avait besoin de l'amitié de Sâmate, nous fît bon accueil.

Arrivé deux ou trois heures avant la nuit, j'eus le temps d'aller visiter une vallée étroite et profonde, située dans le voisinage, et que traversait le Nakofo, rivulette sinueuse presque entièrement cachée par les fourrés de ses bords.

Nos hommes, pendant ce temps-là, avaient construit des huttes en toute hâte, car le ciel était menaçant. Depuis quelques jours, quand arrivait le soir, il y avait apparence d'orage; mais il n'avait plu que deux fois depuis trois semaines, et ce soir-là encore les nuages se dissipèrent.

A mon retour, j'appris que Ndouppo était avec Abd-es-Sâmate. Je me rendis auprès d'eux afin d'obtenir quelques renseignements sur les intentions d'Ouando, qui paraissait devoir nous

être hostile. La querelle entre les deux Frères en était venue à ce point ({Lie Ndouppo tremblait constamment pour ses jours, et avec raison, car il fut assassiné peu de temps après notre départ. Quant à ce qui nous concernait, nous devions savoir le lendemain si nous aurions la paix ou la guerre.

En attendant, ma personne excita le plus vif intérêt chez Ndouppo et chez les hommes de sa suite. Leur curiosité paraissait insatiable, et ils ne se lassaient pas de me questionner sur mon origine. Pendant tout le reste du voyage je devais provoquer la même surprise et entendre les mêmes exclamations : « D'où cet homme vient-il? Avec son poil de chèvre sur la tête, il ne ressemble à aucun habitant de ce monde ! Est-il tombé des nuages? Est-ce un homme de la lune? A-t-on jamais vu son pareil? » et ainsi de suite.

Je dois faire observer que ce n'était pas la couleur de mon teint qui les plongeait dans l'étonnement. Il en fut de même chez les peuplades les plus éloignées ; car elles avaient entendu dire qu'il y avait des hommes dont la peau était blanche, même celles qui n'avaient aucune notion de la mer. Ce qui partout causait tant de surprise, c'étaient mes cheveux droits et lisses que j'avais laissé croître dans toute leur longueur, afin d'être reconnu immédiatement au milieu des Nubiens, dont la peau offre les nuances les plus diverses.

Je demandai à ceux qui m'entouraient s'ils n'avaient pas connu Piaggia, l'homme blanc qui, dans ces dernières années, avait passé des mois chez Tombo. Ils me répondirent qu'ils en avaient entendu parler, mais qu'ils ne l'avaient pas vu. Je comblais ainsi pour eux tous un desideratum de leurs connaissances ethnographiques.

Le jour suivant nous devions aller chez Rikkété, également frère et bainqui d'Ouando, mais resté fidèle à celui-ci et par conséquent ennemi de Ndouppo. Les trois frères étaient fils de Bazimbé, qui avait laissé une nombreuse famille, et dont les vastes possessions avaient été divisées quelques années avant en six principautés, devenues pour ses fils autant de pommes de discorde. Bazimbé était l'un des six garçons d'Yapati, et le frère de Tombo, qui avait donné à Piaggia une hospitalité si généreuse. A la mort de Tombo, les États de celui-ci furent également divisés en petites principautés, qui jusqu'à présent ont maintenu leur indépendance contre les gens de Khartoum qu'elles tiennent pour ennemis. D'après les informations qui m'ont été don-

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