‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 209 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

nées par Ndouppo, l'ancienne résidence de Bazimbé se trouvait au nord-ouest de l'endroit où nous étions alors, et à une distance de vingt-cinq à trente milles, ainsi que me le fait présumer cette explication du chef : « Un messager au pied solide pouvait y aller en un jour, mais sans faire de halte, et en marchant comme un Niam-Niam, non pas en se traînant comme un porteur. »

Le rokko, figuier dont l'écorce est employée comme vêtement par les nations plus méridionales, ne paraît pas prospérer dans le pays. Pour avoir le feutre que l'on tire de ce figuier il faut le demander aux Mombouttous; c'est par conséquent un objet de luxe. Chez Ndouppo ainsi que dans toute la province, le costume des habitants est formé de peaux de bêtes, qui en général sont d'un bon marché dérisoire. Pour les menues dépenses de ma cuisine je m'étais fait une petite monnaie de cuivre en brisant des anneaux par fragments minuscules; avec ces piécettes, je me procurais toute espèce de fourrures. J'avais de la sorte une belle peau de loutre (probablement de lutra inunguis de Cuvier) pour l'équivalent de six à sept centimes, des genettes pour moitié de ce prix et des colobes pour très-peu de chose de plus. La civette, le chat ganté, le caracal, la mangouste rayée étaient pour rien. On m'offrait également des peaux d'antilopes, celles du grimm, du madoqua, du défassa, du scripta : bushbok harnaché du midi de l'Afrique, dont j'ai déjà parlé et qui, malgré sa beauté, ne se vendait pas cher. Il est étonnant que cette branche de commerce soit complètement négligée par les Khartoumiens, qui ne semblent pas se douter des bénéfices qu'elle pourrait produire.

D'une valeur relative beaucoup plus grande, la dépouille du léopard me fut rarement offerte. Les chefs et leurs parents ont seuls le droit d'en faire usage; ils l'emploient non-seulement dans leur costume, mais encore pour doubler leurs boucliers. Un bandeau de léopard représente souvent la prérogative royale. Se couvrir la tête d'une fourrure quelconque est d'ailleurs un privilège réservé aux souverains et aux membres de leurs familles. J'ai vu Ndouppo coiffé d'une robe de serval, dont les plis gracieux lui retombaient sur les épaules, et que retenaient de grandes épingles solidement enfoncées dans son opulente chevelure. Ces épingles elles-mêmes étaient décorées de petites rondelles poilues, taillées dans la queue d'une sorte d'écureuil, le spermociure leucumbrinus.

D'après les renseignements que nous avions reçus, Ouando

avail déclaré que, celle Ibis, Mbali ' n'échapperait pas à sa colère, el que lui et ses gens seraient exterminés; je devais moi-même partager leur sort. « Il ne se souciait, disail-il, d'aucun présent; toutes les perles du monde lui étaient indifférentes. Si des cadeaux lui étaient offerts, il les foulerait aux pieds; les colliers seraient égrenés dans l'herbe, l'étoffe mise en pièces. Il avait assez de cuivre et n'en voulait pas d'autre; sa richesse en ivoire était grande, mais il n'en céderait rien. »

Tout d'abord je ne m'expliquai pas cette animosité d'Ouando. La meilleure entente avait régné entre lui et Sâmate; il avait même donné sa fille au Kénousien, dont elle était toujours l'une des premières épouses. Leur amitié existait encore il n'y avait pas deux ans; mais depuis cette époque Abd-es-Sâmate avait confié une expédition commerciale à Ndouppo. Celui-ci en avait profité pour entrer à main armée chez son frère. Il y avait eu récrimination, puis meurtre et pillage des deux parts; et la fureur d'Ouando paraissait être au comble.

Ses intentions, à ce que nous fit comprendre Ndouppo, devaient nous être connues le lendemain. S'il avait résolu de nous attaquer, son armée tout entière se trouverait sur notre passage et nous fermerait la route; si, au contraire, la marche se faisait sans encombre, la paix serait maintenue, au moins provisoirement. Ce fut en effet ce qui arriva : comme nous approchions de la résidence de Rikkété, nous rencontrâmes des messagers d'Ouando qui nous apportaient la bière de réconciliation.

11 était possible que la réunion de la bande de Ghattas avec la nôtre, ce qui nous donnait une force de trois cents fusils, eût fait comprendre à Ouando que ce n'était pas le moment de nous attaquer; peut-être aussi avait-il pensé qu'il aurait plus d'a'vantage à ne nous écraser qu'à notre retour. Nos valeurs, qu'il était loin de mépriser autant qu'il voulait bien le dire, lui seraient probablement confiées : ce qui le dispenserait de nous donner de l'ivoire en échange ; et il comptait bien recevoir de riches présents du généreux Sâmate.

Dans tous les cas, on avait mis la bande sur le pied de guerre. Les troupes avaient été divisées en trois corps, et nous étions partis dans l'ordre suivant : première file de soldats, bannière en tête; puis les porteurs de marchandises (ballots de cotonnade,

. Les Niams-Niarns avaient donné à Sâmate le nom de Mbali, qui veut dire l'Enfant, parce qu'il était fort jeune quand il vint pour la première fois dans leur pays.

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