‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 212 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

pies avant-courières de la saison pluvieuse, n'ayant produit que peu d'effet, les semailles n'étaient pas commencées. La résidence du chef, derrière laquelle un ruisseau nommé l'Atasilli coulait (Mitre des rives chargées d'un bois superbe, était voisine, et Sa mate s'y rendit immédiatement. Il trouva Rikkété dans les meilleures dispositions : non-seulement prêt à lui vendre de l'ivoire, mais à lui fournir des vivres pour la caravane. Dans la soirée, une ambassade nous apporta les compliments d'Ouando, qui, en témoignage de ses intentions pacifiques, nous envoyait un nouveau présent de bière. J'engageai Rikkété à souper avec nous. Rikhane, dont le talent culinaire avait peu d'occasions de s'exercer, nous fit une sorte de plat farineux à l'européenne qu'on trouva excellent; mais de tous les produits civilisés, celui qui étonna le plus mon noble convive, ce fut un morceau de sucre. Il ne comprenait pas comment cette pierre pouvait fondre .et avoir la môme saveur que le jus d'une plante de son pays. La canne à sucre, bien que d'une manière restreinte, est cultivée chez les Niams-Niams des districts méridionaux.

Avant de goûter à la bière qui lui était offerte, Sâmate en Ut donner une gourde à chacun des envoyés d'Ouando, procédé qui mit la joie dans les deux camps. Ravis de la tournure que prenaient les affaires, les Nubiens passèrent la nuit à chanter en s'accompagnant de la tarabouka, et les Bongos et les Mittous à danser et à s'enivrer au bruit des trompes et des tambours.

Rien ne s'opposait maintenant à la séparation des deux bandes. Les gens de Ghattas, avec cent hommes du corps d'armée d'Abd-es-Samate, allaient prendre la route de l'ancien domaine de Kifa, où ils espéraient trouver une grande quantité d'ivoire, les zèribas du pays des Bongos et des Diours n'ayant pu envoyer de. compagnies dans cette province, par suite de l'émigration des porteurs.

Les arrangements que nécessitait le nouvel état de choses demandaient un jour de halte, ce qui allait me permettre d'explorer les environs. Le lendemain de très-bonne heure je commençai par aller faire une visite au chef, et lui portai un beau présent de perles de verre, d'une qualité et d'un modèle qu'on n'avait pas encore vus dans cette partie de l'Afrique. Non-seulement je ne reçus pas en échange le moindre cadeau, mais on me fit payer les objets les plus minimes, tels que les patates, les racines de colocase ou la poule dont j'eus besoin. Les Niams- Niams sont âpres à la curée et ne négligent aucune occasion

d'augmenter leur stock de cuivre; les autres valeurs ont pour eux peu d'importance. Comme je me plaignais de ne pas obtenir gratuitement les denrées les plus vulgaires en retour de mes largesses, il me fut bel et bien fait cette réponse tout africaine : « Si je t'apporte de bonnes choses, ne dois-tu pas les payer? »

Ma visite terminée, je pris avec moi tous mes hommes, que je chargeai de mon attirail : fusils, portefeuilles, caisses de toutes grandeurs, étuis, cisailles, cordes, truelles et pioches. Quelques indigènes avaient été loués pour me servir de guides, et je commençai mon excursion.

Après avoir passé l'Atasilli, nous traversâmes des marécages ornés de môlastomacées à fleurs roses et d'amomes aussi hauts que moi ; puis une marche de trois quarts de lieue dans la savane nous fit gagner l'Oundoukoû ou Lindoukoû. Là s'offrit à mes yeux la plus belle des scéneries de forêt dont j'eusse gardé le souvenir. Partout des arbres géants, formant des strates de feuillage et enlaçant leur ramée en un chaos non moins touffu que pittoresque, où folâtrait tout un monde de singes : des cercopithèques de différents genres, des galagos à l'œil nocturne, des colobes brillamment revêtus d'une housse argentée, et qui franchissaient, comme au vol, les abîmes laissés entre elles par les branches inférieures, ou qui fuyaient le long des rameaux les plus voisins du faîte. Si nombreux qu'ils fussent, je ne pus en abattre un seul; ma poudre brûlait sans me faire atteindre la hauteur où ils se livraient à leurs jeux. Des pintades, dont la robe emperlée se détachait sur la verdure, m'offrirent comme toujours une proie abondante; mais pour la plupart elles tombèrent dans des fourrés impénétrables.

Ceux des gens de ma suite qui avaient des armes étaient en si petit nombre que je me sentais complètement à la merci des indigènes. Toutefois, ce qui me faisait penser qu'il n'y avait rien à craindre, c'est que mes Nubiens n'auraient pas consenti à diviser leurs forces s'ils avaient eu le moindre soupçon à l'égard des naturels.

En somme, je n'eus qu'à me féliciter de mes Niams-Niams, qui me rendirent les plus grands services; non-seulement ils secondèrent mes recherches avec une extrême ardeur, escaladant les arbres dont je voulais avoir les feuilles ou les fruits, mais ils m'apprirent les noms indigènes des plantes et m'apportèrent des échantillon?, qui, sans eux, auraient échappé à mes regards.

Bien que la rivière coulât dans une gorge de quatre-vingt-dix

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