‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 213 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

pieds de profondeur, la cime des arbres qui croissaient sur ses bords était au niveau du sol que déchirait la vallée. Ainsi que dans les fentes de nos montagnes, les racines qui faisaient saillie le long des pentes servaient d'échelons; et de même que dans nos ravins alpestres, de gracieuses fougères, infiniment variées, croissaient en grand nombre aux flancs de cette gorge.

Je remontai la rive à une assez grande distance, ce qui me conduisit au nord-ouest ; et après avoir traversé et retraversé à grand'peine le fond marécageux de la vallée, je revins au camp avec des portefeuilles magnifiquement remplis.

Comme je passais près de la résidence de Rikkété, je renouvelai ma visite. Les femmes du chef étaient assises devant leurs cases, où elles se livraient à divers travaux de ménage. Mon intrusion parut leur causer un profond malaise ; et mes interprètes, dont les visages prirent un air consterné, gardèrent un silence de mauvais augure. J'ouvrais mon album pour reproduire la scène, quand arriva Rikkété. Il m'adressa de vifs reproches, voulut savoir ce que je faisais parmi ses femmes, et demanda comment j'osais me présenter chez lui sans y être autorisé, sans même l'avoir prévenu de ma visite. Quant aux épouses, elles restèrent complètement passives, se montrant aussi calmes, aussi réservées que si leur éducation avait été faite dans le harem d'un Turc. Rikkété lui-même s'apaisa rapidement. C'était un fils des lieux sauvages, mais sa tenue, ses gestes, sa parole, le sens de ses questions, annonçaient un homme habitué à commander, et puisant dans sa qualité de prince tout l'aplomb que donne un rang supérieur.

Dans les rapports que j'eus ensuite avec les indigènes, il me fut offert de très-jolies peaux de bêtes, et en grande quantité, surtout des peaux de genettes de variétés diverses. J'en distinguai de trois sortes, d'après le nombre des raies formées par les taches qui se trouvent le long du corps. La teinte semble changer fortement avec l'âge de la bête; elle variait, pour le fond de la robe, d'un gris cendré de nuance claire, au brun jaunâtre; et pour les taches, de la couleur du café au noir le plus absolu. Les zoologistes ont pu être induits en erreur par ce virement; et il est probable qu'ils se sont trompés lorsqu'ils ont décrit la genette comme étant de plusieurs espèces.

Au point du jour, nous fûmes réveillés par le signal habituel Deux Bongos, au service du Kénousien, avaient appris à Khartoum à faire bon usage du tambour et de la trompette et son -

liaient admirablement la diane turque. Ingléri surtout, l'homme au cuivre, donnait à ses notes retentissantes un éclat dont vibrait tout le pays. On surprenait les Niams-Niams fredonnant ses fanfares ; et Ouando et Mounza ne se lassaient pas de supplier Abdes-Sâmate de leur vendre son musicien, lui offrant en échange tout ce qu'il pourrait demander : n'importe quel amas d'ivoire ; mais seul et unique de son genre dans tout le pays du haut Nil, Ingléri était la joie et l'orgueil de son maître, qui ne l'eût cédé pour rien au monde.

Nous avions à faire une longue marche, où les cours d'eau seraient d'un passage difficile; et de nombreux indigènes accompagnaient la caravane pour lui montrer le chemin. Afin de se préserver du froid qui les aurait saisis en traversant les hautes herbes couvertes de rosée, ces guides portaient de grands tabliers de peau de bête suspendus au cou et descendant à mijambe : ce qui leur composait une toilette du matin des plus remarquables. Pour cet usage, il n'est pas de fourrure d'un meilleur effet que celle de l'antilope scripta, dont les raies et les mouchetures blanches se détachent sur un fond jaune d'ocre. Ainsi revêtus les Niams-Niams sont superbes; ils ont, du reste, en peuple chasseur et guerrier, la démarche noble, un certain air de chevalerie qui ne les abandonne jamais et qui contraste vivement avec l'allure nonchalante des Bongos et des Mittous, voire avec celle des Nubiens. On pourrait les faire paraître sur un de nos théâtres sans préparation aucune : pas une de leurs poses ne laisserait à désirer.

Notre chemin nous fit passer l'Atasilli, puis se déroula au sud, dans la plaine que nous avions traversée la veille; et après une heure de marche nous retrouvâmes le Lindoukoû, à un endroit où il se précipite de trente pieds de hauteur sur des roches de gneiss, dont il a poli la surface. Un bois touffu répandait son ombre sur ces rochers que décoraient les fougères les plus rares, tandis qu'au pied de la cascade une jungle épaisse formait à l'eau fuyante un dais de feuillage, d'où s'échappait le suave arôme du gingembre. Nous nous arrêtâmes au-dessus de la chute pour attaquer nos provisions, et nous repartîmes une demi-heure après.

Il nous arrivait souvent de faire de ces haltes au début de la marche, car dans la confusion du départ on prenait rarement le temps de déjeuner. Abd-es-Sâmate, qui n'avait aucune morgue — ainsi d'ailleurs que tous les Nubiens, dont la vertu la plus tou-

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