‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 214 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

chante est le sentiment qu'ils ont de l'égalité et de la fraternité, — Sâmate s'asseyait au milieu d'un cercle formé de ses intimes, parmi lesquels mes serviteurs étaient admis, et mangeait du poulet froid assaisonné de beaucoup de piment, ce qui était le meilleur morceau que la contrée pût fournir. Avec l'igname farineux, la patate et la colocase, qui me paraissait être l'une des plus grandes ressources du pays, nos pauvres Nubiens se trouvaient fort à plaindre, n'ayant pas l'habitude de manger de légumes. La viande -ne leur était pas nécessaire; ce qui leur manquait, c'était leur galette de sorgho, leur kisséré. Ils emportaient en voyage une provision de capsules d'hibiscus esculentus, desséchées avant d'être mûres; et avec une huile ou une graisse quelconque et l'inévitable poivre rouge, ils en composaient une sauce mucilagineuse dans laquelle ils trempaient leur galette. Ils poussaient le raffinement jusqu'à se charger, à l'intention de ce mets national, d'une corne remplie de douggou, mot qui veut dire pilé et qui désigne un salmigondis de tous les assaisonnements qu'ils peuvent réunir; c'est un mélange de sel, de piment, de fenu-grec, de basilic, de coriandre, d'aneth, demoutarde, etc., etc.

Mais à l'époque dont nous parlons il n'y avait plus ni bouillie de sorgho, ni kisséré. Il fallait se contenter d'éleusine, de cette petite graine noire à l'écorce dure, sèche et amère, que, d'après Speke, on ne sème dans l'Ouganda que parce que les oiseaux, qui font tant de dégâts dans les champs, n'y touchent jamais. Il fallait se nourrir de cette même éleusine, téléboun des Arabes,, que Baker traite de pourriture et déclare immangeable, même en temps de famine ; ce qui le fait s'écrier, voyant ses hommes qui s'en accommodaient : «Le lion meurt de faim où l'âne s'engraisse. »

La croyance à la magie était universelle parmi les gens de mon entourage. Pendant qu'on déjeunait, Mohammed-Amine, un de mes serviteurs, se mit dans la tête que j'avais découvert uneplante de laquelle j'allais tirer de l'or. Peu de temps avant, c'était d'un crâne particulier que je devais extraire un poison subtil; et quand je tuais une antilope, cette chance me venait de la possession de quelque racine merveilleuse. Pour ces êtres-là pas un fait ne peut avoir lieu naturellement; toutes les plantes sont pourvues de propriétés magiques dont, paraît-il, les Européens ont seuls le secret. « Connais -tu l'herbe qui donne la jeunesse perpétuelle? » demande l'Orien-

tal ; et ce sont des recettes miraculeuses que l'Africain attend du voyageur.

Plus que tous les autres, les Niams-Niams croient à l'existence des racines qui rendent heureux à la chasse. Lorsque de bons tireurs abaltent des antilopes et des buffles en nombre inusité, ce n'est pas à eux qu'en revient le mérite; c'est aux racines merveilleuses qu'ils le doivent. Il en résulte qu'on attache moins d'importance à la manière dont le coup est porté qu'à la possession des charmes; et cette croyance païenne produit le même effet que le fatalisme des mahométans. Si les Khartoumiens ne s'exercent jamais au tir, s'ils envoient leurs coups à tort et à travers, c'est parce qu'ils ont pour article de foi que chaque balle va d'elle-même au but qui lui est assigné.

La direction que prenait le Lindoukoû me semblait être précisément l'inverse de celle du courant de l'Youbbo. Nos guides affirmaient le contraire; mais en dépit de leur assertion, je conservais mes doutes; et lorsqu'à notre retour nous repassâmes la rivière un peu plus au levant, à un endroit où les deux cours d'eau se rapprochent, j'acquis la certitude que je ne m'étais pas trompé.

Le terrain, ainsi que j'en ai fait la remarque, était des plus irréguliers, et contrastait vivement par ses déviations avec le sol que nous avions foulé jusque-là. En traversant le Lindoukoû, je le répète, nous quittions le bassin du Nil. De tous les Européens arrivés du nord, j'étais le premier qui avais le bonheur de franchir la ligne du partage des eaux.

J'avoue que ce fait, l'un des plus mémorables de ma vie, ne me fut révélé que plus tard. Ce jour-là je ne me doutais nullement de l'importance du coin de terre où s'attardaient mes pas. Je ne savais rien du pays qui s'étendait devant nous; j'ignorais sa configuration; et le passage de la ligne de faîte ne m'apparut que lorsque j'eus la preuve que le Mbroûolé appartenait à l'Ouellé. Quant à celui-ci, l'énigme persistait; je savais maintenant qu'il ne pouvait avoir de rapport avec le Diour par aucun de ses tributaires; mais la question que je me posais depuis le commencement du voyage continuait à m'obséder : où allait-il? Un peu de patience et le problème serait résolu.

A l'exception de la chaîne de hautes collines située au nord du Lehsi, et que les Niams-Niams désignent sous le nom de Mbala- Nguia, le pays depuis la rivière des Gazelles ne nous avait offert aucune différence notable dans la configuration du sol. Mais

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