‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 215 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

après le Lindoukoû ce ne fut que montées et descentes, gorges étroites, sommets assez élevés pour dominer les ondulations voisines. Partout celles-ci étaient rouges : preuve certaine que ces vagues appartenaient à la croûte ferrugineuse de la région précédente. Les coupoles et les rampes qui les surmontaient, saillies de gneiss de formation beaucoup plus ancienne, étaient les débris de quelque chaîne primitive dont les pics altiers, rongés par le temps, se trouvaient réduits à l'état de mamelons.

Vers la fin d'avril, je pénétrai plus avant du côté de l'est, dans les étroites limites de la ligne de faîte.

Cette uniformité dans la structure géologique d'une immense région, autant qu'on peut le savoir aujourd'hui, présente assurément un fait très-remarquable. La roche du mont Baghinzé, où est la source du Diour, offre seule quelque modification. Ainsi tout démontre que depuis l'époque où s'est formée la limonite, qui s'étend des rives du Diour à celles du Coanza, et du Mozambique au Niger, le terrain n'a subi d'autre changement que celui qui résulte de l'action des cours d'eau. Alors même que les accidents du sol doivent entrer en ligne de compte, alors que des chaînes entières de collines semblent avoir surgi, comme on le voit par exemple autour du bassin du Tondj, je n'en crois pas moins qu'on peut expliquer les dépressions et les vallées de ces territoires par la mutabilité des rivières, les alluvions que forment celles-ci les détournant sans cesse et les obligeant constamment à s'ouvrir de nouvelles routes.

Après avoir quitté le Lindoukoû, nous longeâmes un affluent qui débouchait par une cascade, et nous arrivâmes au véritable point de partage, dont l'altitude, d'après mon anéroïde qui pendant quatre ans n'a pas varié, serait de trois mille pieds audessus du niveau de la mer.

Poursuivant notre marche au midi, nous atteignîmes le Naporrouporrou, qui bouillonnait au fond d'un ravin de soixante-dix pieds de profondeur. Un tronc d'arbre jeté au-dessus de la crevasse nous permit de la franchir sans trop de difficulté. Les cimes des arbres, dont les tiges partaient du bord de l'eau, arrivaient presque à la hauteur de notre passerelle.

Peu de temps après, nouveau lit de torrent franchi de la même manière; puis un autre qui allait rejoindre les deux premiers, à peu de distance, où un lit commun les réunissait tous les trois.

La gorge dont ce troisième ruisseau occupait le fond avait des murailles de quatre-vingts pieds, qu'il fallut descendre, ensuite

escalader et faire gravir aux bagages. Si nous avions eu des bêtes de somme, un détour à la fois long et pénible eut été nécessaire poui franchir ailleurs cet abîme impraticable. Les ballots furent déposés au fond du ravin, puis les porteurs s'échelonnèrent comme ils purent au versant de la falaise; et les charges, passées une à une et de main en main, atteignirent le faîte après beaucoup de temps et d'efforts. Toutefois, le délai qui en résulta me rendit service : il me permit de puiser à loisir dans les richesses de cet endroit, où la végétation excédait tout ce que j'avais encore vu. Le sentier, qui avait à peine un pied de large, déroulait ses plis à travers une masse de verdure impénétrable aux rayons du soleil. Près du bord, dans un groupe feuillu, où une billaintaisia montrait ses belles fleurs violettes, je trouvai une place de la grandeur de la main; je m'y installai pour arranger clans mon portefeuille l'échantillon de la plante que je venais de cueillir; et enclavé dans ce fouillis de branches et de lianes bourré de feuillage, j'étais comme dans un nid. Je m'arrêtai ainsi à diverses reprises, donnant chaque fois une demi-heure à la préparation de mes plantes. Lorsque toute la caravane eut défilé, profitant du passage qu'elle avait ouvert, je regagnai ma place à favant-garde.

Si nombreux et si grands étaient les obstacles qui provenaient, de la conformation du terrain, que la marche était nécessairement très-lente.

Quatre milles tout au plus, à partir du Lindoukoû, nous firent gagner le Mbroûolé ou rivière d'Ouando, ainsi que l'appellent simplement les Nubiens. Il avait alors quatre-vingts pieds de large, deux seulement de profondeur, et un courant tellement faible qu'on eût dit une eau morte. Les gens de Sâmate, en me racontant les chasses de Tannée précédente, insistèrent sur le fait qu'un chimpanzé avait été tué dans les bois quP bordaient la rivière; c'était évidemment pour eux une chose /exceptionnelle. Ces bois, extrêmement épais et formés de grands , arbres, offraient certainement toutes les conditions des retraites favorites de ces créatures ; mais pour moi, le fait indiqué avait cela de frappant que c'était au bord du premier cours d'eau, n'appartenant plus au bassin du Nil, que m'était signalée la première (race de cette espèce de singe. Le territoire d'Ouando, sillonné d'eaux vives s'échappant de tous les points du sol, et couvert d'une végétation exubérante composant, sur toutes les mailles de son réseau aquatique, des bois pareils à ceux du Lindoukoû,

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