CHAPITRE XL
semblait être remarquable par l'abondance de ses chimpanzés.
Parmi les buissons et les arbres d'espèces sans nombre qui s'offraient à nos regards, les anonacées jouaient un rôle prédominant. Tant qu'on n'eut pas exploré l'Afrique tropicale, on supposa que l'Amérique était, sinon la patrie exclusive, du moins le principal habitat des plantes de cette famille; mais depuis que les voyageurs ont étendu nos connaissances, surtout depuis mes découvertes dans le pays des Niams-Niams, il semblerait qu'en Afrique le nombre des espèces d 'anonacées est plus grand que dans l'autre hémisphère.
Il y eut un nouvel arrêt de deux heures. Les Nubiens en profitèrent pour se baigner, tandis que les Bongos et les Mittous continuaient leur route et que j'augmentais mes richesses. Pour faire diversion, on nous apprit la nouvelle qu'un fusil s'était déchargé par inadvertance, et que la balle avait traversé le tablier d'un soldat. Il en résulta de grandes clameurs et de grands gestes; le coupable accepta sans mot dire la flagellation prononcée contre lui à la majorité des voix; puis l'événement fut oublié, en attendant la prochaine occasion de crier pour le même fait. Ces gens-là sont tellement fatalistes qu'il n'est pas d'expérience qui puisse les rendre prudents.
Remis en marche, nous atteignîmes une plaine découverte ; et quelque temps après, une vallée remplie d'un grand bois, dont le passage nous prit au moins une demi-heure. C'était un fond marécageux, où dormait une eau stagnante et où des pandanus, représentants de la flore de l'ouest, témoignaient du changement de bassin fluvial ; car on n'a pas encore trouvé de pandanus dans les pays du Nil.
J'allais faire ma première expérience des divers procédés employés par les indigènes pour traverser leurs marais. Non-seulement il eût été impossible à un véhicule de n'importe quel genre, même à un cavalier, de franchir cette fondrière, mais ce n'était pas sans le plus grand risque de les voir disparaître dans la vase que les bagages furent portés à la main. Des troncs d'arbres se voyaient dans cette bourbe : y mettre le pied c'était le poser sur une vague; on en trouvait de plus résistants, mais l'écorce en était si glissante qu'on ne pouvait s'y maintenir. Les trous étaient pleins d'eau ou couverts d'un lapis flottant qui se déchirait à la moindre pression. Pas d'autre alternative que de sauter sur les buttes qui s'élevaient çà et là, et de s'y tenir en
équilibre; car de prendre un point. d'appui il n'y fallait pas songer : les feuilles des pandanus, seule chose qu'on pût saisir, feuilles à dénis tranchantes, se faisaient bien vite lâcher par [es doigts mis en sang.
Les exclamations des porteurs, le bruit des femmes, qui, chargées de gourdes, de plats, de calebasses, de marmites, se heurtaient les unes contre les autres pour éviter les broussailles, les huées et les jurons des soldats, remplissaient l'air et couraient au loin, répétés par l'écho. De temps à autre, un cri de terreur, mêlé à des rires, s'échappait de cent poitrines, annonçant qu'une malheureuse esclave venait de tomber dans la vase avec ses ustensiles. Et pour moi, quelle torture ! Mes bagages, surtout mon herbier, malgré son enveloppe de caoutchouc, demandaient à être maniés avec précaution ; chaque mouvement de ceux qui en étaient chargés me mettait au supplice.
Néanmoins, cette fois, comme toujours, mes Bongos — des hommes d'élite — s'en tirèrent à leur honneur ; si bien que tout ce que j'ai recueilli dans cette contrée lointaine, tout sans exception est arrivé sain et sauf.
Indispensable en pareille circonstance, se déshabiller et se réhabiller était assez ennuyeux; mais ce n'était pas là le seul inconvénient : il fallait se nettoyer; et rien n'était moins facile que de se débarrasser de la fange noire et visqueuse qui adhérait fortement à la peau. On eût dit qu'irritée contre l'audacieux qui osait prétendre à lui dérober ses secrets, l'Afrique, dans sa colère, lui imposait la livrée de ses enfants. Non contente de l'avoir rendu aussi noir qu'un de ses fils, elle lançait contre lui des légions de sangsues, et le laissait grelottant sous la bruine matinière, jusqu'au moment où une main compatissante le guidait à une mare dont l'eau n'avait pas encore été troublée. Et alors, quelle besogne ! Le regard tombait sur les jambes couvertes de sangsues; pour faire lâcher prise à ces dernières, il fallait vider la poire à poudre ; et, en fin de compte, les habits étaient trempés d'un sang inutilement versé. Quant aux objets qu'avaient éclaboussés les gens qui passaient devant eux, on les déposait sur un tas de fougère, ou bien on les accrochait à un arbre mort, pour les faire sécher.
Déjà le soleil baissait, et nous avions encore trois de ces bourbiers à franchir, bourbiers qui nous prendraient chacun une demi-heure. De ces trois fondrières, la seconde, qui portait le nom de Mbangoh, était la plus large. Malgré l'ennui et la fatigue