‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 217 sur 251 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

de ce barbotage, auquel je n'étais pas habitué, je n'en trouvai pas moins, clans le monde végétal de l'endroit, l'occasion de saisir des plantes d'un vif intérêt.

La nuit était venue, lorsque ayant passé notre dernier ruisseau, nous atteignîmes des cases et des champs cultivés. L'état du ciel faisait craindre la pluie; d'où un mouvement indescriptible parmi nos hommes qui se précautionnaient contre l'averse. Mais nous en fûmes quittes pour la peur ; il tomba seulement quelques gouttes d'eau, et nous pûmes jouir tranquillement du repos que nous avions si bien gagné.

Le lendemain, au lever du soleil, nous nous mettions en route. Une marche d'une demi-lieue à travers la savane nous fit gagner le Diagbé. Quand tout le monde eut passé la rivière, on s'arrêta : nous étions alors tout près d'Ouando. Avant de s'établir définitivement, Samâte voulait avoir parlé au chef; il m'emprunta mon revolver, ce qu'il avait déjà fait plusieurs fois, et, accompagné de sa garde noire, il se dirigea vers la mbanga. A la tête de ses farouks, il marchait tellement vite que ses jeunes servants d'armes avaient de la peine à le suivre. C'est l'un des traits caractéristiques des Nubiens de hâter le pas autant que possible, toutes les fois qu'ils vont traiter d'une affaire grave.

Sâmate revint au bout d'une heure, satisfait de l'entrevue, et fît dresser le camp à l'endroit qui lui était désigné, endroit situé à une portée de flèche du mur de feuillage qui s'élevait au bord de l'eau. La hache à la main, les Bongos entrèrent dans le fourré, et y taillèrent de longues perches devant servir à la construction des huttes, pendant que mes hommes coupaient le bois nécessaire à mon établissement. J'avais apporté de Khartoum des planches de sapin, qui, soutenues par des pieux, composaient une plate-forme, où une partie de mes bagages, réunis dans un petit espace, se trouvaient à l'abri de l'humidité du sol et hors de l'atteinte des fourmis blanches. Le reste se casait dans ma tente, naturellement trop étroite pour les contenir tous.

Chacun s'étant mis à l'œuvre, il y eut bientôt un grand nombre de jolies cabanes faites avec de l'herbe fraîche; et dès que l'installation fut complète , on s'occupa d'affaires. De belles dents d'éléphant, apportées par les indigènes, furent vendues et achetées avec plaisir; la cotonnade et les grains de verre , largement distribués , engagèrent les habitants à

procurer de nouvel ivoire, et mirent tout le monde de bonne humeur.

Le seul genre de perles qui soit apprécié des Niams-Niams est celui qui porte le nom de mandyour sur la place de Khartoum : à savoir un grain de verre allongé, prismatique, de la dimension d'une fève et d'un bleu d'azur. Toute verroterie d'espèce différente est pour eux sans valeur. Les cauries elles-mêmes, qui font toujours partie du costume national, sont peu demandées, et, depuis dix ans, ne jouent plus qu'un rôle sans importance dans le commerce des Khartoumiens. La mode étend son empire jusque dans ces lieux sauvages, où, comme partout, elle impose la recherche des nouveautés.

Pour les échanges, les seules valeurs qui aient cours dans le pays sont le cuivre et le fer, toujours acceptés en payement. Le cuivre anglais, mis en barre d'une épaisseur de deux centimètres, et qui est apporté par les marchands de Khartoum, est le plus estimé des indigènes; néanmoins ils emploient également les lingots d'une demi-livre qui sortent des mines du Darfour. Dans tout le pays que j'ai traversé, les habitants ne paraissent pas connaître le cuivre d'autre provenance, bien que jadis les produits du Congo aient pu s'écouler dans cette direction. Afin d'avoir une petite monnaie pour solder les menus achats, les compagnies à destination du pays des Niams-Niams ont toujours dans leurs rangs un certain nombre de forgerons, qui transforment les barres ou les lingots de cuivre en anneaux de toutes les grandeurs, depuis le cercle pouvant entourer le bras jusqu'à la bague la plus étroite. Pour un anneau dans lequel on peut mettre le doigt, et qui vaut à peine trois centimes, vous obtenez une poule.

Ici, comme on doit s'y attendre, l'ivoire n'est pas cher. Tandis que sur la côte de Guinée, il faut des marchandises de toute espèce, de l'étoffe, des fusils, des couteaux, des miroirs, etc., le Niam-Niam se contente, pour le prix d'une défense, de la moitié d'une barre de cuivre, dont la valeur est de trois à cinq dollars. On y ajoute, il est vrai, un présent d'étoffe ou de grains de verre, et le transport doit entrer en ligne de compte; mais le prix d'achat ne dépasse pas cinq pour cent du prix de vente sur les marchés d'Europe, où la livre d'ivoire, abstraction faite de la qualité, a une valeur moyenne de deux dollars. Sur la côte occidentale, la dent d'éléphant, rendue au port, coûte de quatrevingts à quatre-vingt-cinq pour cent de ladite valeur.

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