CHAPITRE XL
Malgré cette énorme différence, les marchands de Khartoum ont, dans l'entretien de leur force armée, une si lourde charge, le résultat de leurs expéditions est tellement précaire, les risques sont si grands, les bénéfices si modestes, que la traite de l'ivoire dans cette partie de l'Afrique n'est rien moins que florissante. Comment pourrait-on diminuer ses dépenses et accroître ses profits? J'avoue n'avoir à ce sujet aucun plan à proposer. Non-seulement ses provinces sont à une grande distance de la côte, mais si loin des rivières navigables, qu'elles ne sauraient prendre part au commerce du monde. Pour elles, le chemin de fer que l'on doit construire entre Khartoum et l'Egypte ne changera rien à l'état présent des choses.
Toujours est-il que l'activité la plus grande et la meilleure entente régnaient dans nos transactions avec les indigènes, qui paraissaient être nos meilleurs amis. Ouando lui-même apparut en robe d'indienne à longues manches, robe que lui avait donnée Sàmate et qu'il avait mise uniquement par déférence pour celui-ci; car, dans cette région, il n'est pas de chef qui ne préfère à tout autre le costume national. Pour Ouando, cette robe à ramages n'était qu'un objet de curiosité; et, hors de la présence du donateur, il n'eût jamais consenti à porter un vêtement qu'il trouvait indigne de lui.
Ce chef d'anthropophages, qui depuis quelques jours nous inspirait tant de crainte, avait l'air du plus inoffensif des hommes, et semblait on ne peut mieux disposé pour Sàmate, avec lequel il se promenait bras dessus, bras dessous; évidemment ils avaient bu à la santé l'un de l'autre.
Toutefois, quand nous fûmes seuls, j'appris que mon revolver -avait joué un grand rôle dans l'entrevue du matin. Arrivant de ce pas rapide que nous avons mentionné, et allant droit au chef, Abd-es-Sàmate avait reproché hardiment à Ouando sa conduite équivoque. Il n'avait reçu aucune réponse; mais à peine venait-il d'entrer dans la case princière qu'il s'était vu entouré d'un cercle de lances, dont le fer se dirigeait vers lui. Se voyant prisonnier, il avait armé son pistolet, et, le tenant à deux mains : «Pour avoir ma vie, s'était-il écrié, il vous en coûtera mille! » Immédiatement les lances s'étaient relevées, le ton s'était adouci; l'affaire avait pris une bonne tournure.
Nous passâmes quatre jours en cet endroit, depuis le 2 jusqu'au 6 mars; pour moi, quatre jours de ravissement. Je trouvais là, au bord du Diagbé, et, dans toute leur gloire, ces bois
riverains dos cours d'eau, que Piaggia, avec la finesse d'observation qui se révèle dans ses notes trop brèves, a désignés sous le nom de galeries. Le terme est si juste, que je n'en cherche pas d'autre, et que je souhaiterais qu'on l'adoptât.
Essayons de faire comprendre l'aspect et la nature de ces bois.
Le pays des Niams-Niams, qui, nulle part, n'est à moins de deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, ressemble à une éponge dont l'eau ruisselle de partout. C'est un agrégat de sources vives, donnant lieu à des rivières sans nombre, rivières profondément encaissées, et que le drainage des terrains supérieurs fait couler en toute saison : de là une végétation incomparable. Les plantes qui, au nord de cette contrée, disparaissent au moment de la sécheresse, deviennent ici permanentes et s'ajoutent à la flore de Téquateur, d'où résulte une splendeur indicible, d'un caractère spécial. Pas une vallée, pas un ravin où ne déborde en tout temps le luxe des tropiques. C'est l'étonnante richesse de la flore de Guinée et de celle du bas Niger : même diversité, même exubérance, même grandiose; et néanmoins l'ensemble conserve les traits distinctifs de la région. Sur les bandes élevées qui séparent les rivières, nous retrouvons l'aspect familier du sol rouge : les taillis buissonnants, les arbrisseaux distribués comme dans un parc, et les plantes à grand feuillage.
J'ai déjà eu l'occasion de signaler ce dualisme, par 5° de latitude nord, au sud du Houhoû, à la place où nous vîmes pour la première fois se rompre l'alternance monotone des plaines herbues et des bois ondulés. La cause du changement total que présente ici le régime des eaux semblerait devoir se chercher dans l'élévation croissante du sol, et dans le déchirement des plaines inférieures par les courants plus rapides, déchirement qui ouvre à l'eau des sources une multitude de canaux, au bord desquels se forment les galeries.
Des arbres énormes, plus élevés que tous ceux de la région précédente, sans même en excepter les palmiers d'Egypte, croissent en lignes épaisses sur ces rives toujours humides, et abritent des tiges moins élevées, dont les cimes s'échelonnent sous leur ombre. Vus du dehors, ces bois ressemblent à un mur de feuillage ; l'enceinte franchie, vous vous trouvez dans une avenue, ou plutôt dans un temple dont la colonnade soutient la triple voûte. Les piliers de cette nef ont, en moyenne, cent pieds de hauteur; les plus bas arrivent à soixante-dix. Des galeries moins grandes s'ouvrent à droite et à gauche, et donnent accès