CHAPITRE XL
à des bas côtés, remplis, comme l'avenue principale, des murmures harmonieux du feuillage1.
Les arbres géants qui forment la voûte appartiennent, pour la plupart, aux genres soit des sterculiées, soit des boswelliées ; il s'y ajoute des césalpiniées. Au second et au troisième rang sont des artocarpées, des euphorbiacées, des figuiers, des rubiacées d'espèces sans nombre; les palmiers, ces princes du monde végétal, n'ont de représentants que parmi les plantes inférieures. Viennent ensuite les espèces à grandes feuilles; les figuiers reparaissent, et, avec des papillonacées, surtout des rubiacées d'une variété infinie, ils jouent le principal rôle. Les buissons épineux ne manquent pas : l'oncoba, le phyllanthe, le célastre, l'acacia ataxacanthe forment par endroits de véritables halliers. Partout des lianes, principalement des modeccas, des cissus, — entre autres l'espèce à feuille pourpre, — des coccinias, des helmies et d'autres dioscorées, s'élancent de branche en branche, et y suspendent leurs festons et leurs girandoles. De tout cela résulte un sous-bois qui se ramifie, se mêle, s'enlace, et dont l'énormité du feuillage rend plus épaisse l'ombre verte de la galerie. Enfin, près du sol, tous les vides sont remplis par un fourré souvent inextricable; surtout par des jungles d'amomes et de costus d'une hauteur de quinze pieds, et dont les tiges pressées et rigides vous arrêtent, ou ne vous livrent passage que pour vous faire tomber dans le marais d'où elles s'élèvent. Des fougères merveilleuses, non pas arborescentes, mais ayant des feuilles qui parfois atteignent de douze à quinze pieds de longueur, et qui, par leur délicatesse, forment le plus ravissant contraste avec le feuillage massif des alentours, jettent sur les plantes basses le voile si varié de leurs frondes. Beaucoup plus haut, certaines coféacées à tiges sarmenteuses, aux feuilles également légères et pennées, en reproduisent la symétrie et la grâce; tandis qu'une autre fougère, celle que j'ai nommée oreille d'éléphant [platycerium elephantotis), attache ses nœuds à cinquante ou soixante pieds d'élévation, en compagnie de l'angréca et des longues barbes grises de l'usnée. Les troncs d'arbres que ne surchargent pas les fougères de différente espèce sont entourés , pour la plupart, des grappes de corail du cubèbe.
1. En beaucoup d'endroits, le ruisseau coule à une si grande profondeur que la futaie de ses bords ne s'élève guère au-dessus du niveau de la plaine qu'il traverse. L'extérieur n'a plus rien d'imposant; mais des galeries nombreuses n'en existent pas moins dans ces bois engloutis.
Aussi loin qu'il puisse atteindre, l'œil n'aperçoit que verdure. Les étroits sentiers qui se déroulent sous les fourrés, ou qui les tournent, sont composés de marches, formées par les racines nues et saillantes qui retiennent la terre spongieuse. Des troncs d'arbres couverts de mousse, et plus ou moins vermoulus, vous arrêtent à chaque pas. Ce n'est plus la chaleur des steppes inondés de soleil, ni l'air des bosquets ombreux; c'est l'atmosphère étouffante d'une serre chaude : pas plus de vingt-cinq à trente degrés; mais une chaleur moite, saturée d'eau par l'exhalation du feuillage, et à laquelle on est heureux d'échapper.
Tout d'abord l'ami des jardins est ravi : la disposition des groupes n'est pas moins artistique que la végétation est splendide; mais les cris des oiseaux, l'activité exaspérante des insectes, la prodigieuse quantité de fourmis d'espèce minuscule, fourmis qui pieu vent de toutes les branches, de toutes les feuilles sur l'envahisseur de leur domaine, gâte bientôt votre extase. Et cependant, si l'on persévère, la majesté du lieu finit par dominer; un calme solennel couvre tous les bruits; à peine si le murmure du feuillage pénètre dans l'ombre qui vous entoure. Des quantités de papillons, d'un jaune brillant pour la plupart, animent le repos de cet océan de verdure, et font oublier le manque de fleurs.
Nous étions à quelques pas seulement de ce trésor inépuisable ; et je pouvais à loisir préparer dans ma tente les richesses sans nombre que j'en rapportais. La double disposition du territoire, l'existence de ces plateaux, étroites mésopotamies où l'air circuleentre les gorges boisées, offre de grands avantages au botaniste. Sur la côte de l'ouest, dans la bande intertropicale, bande exclusivement humide, il est rare que, pour faire sécher les plantes, on ne soit pas obligé de les exposer au feu, ce qui noircit les échantillons et nuit plus tard à leur examen scientifique. Mais ici, à l'exception des jours où la pluie est sérieuse, la moisson quotidienne sèche aussi promptement que dans les pays arides. En comparant les plantes qui viennent de Nubie avec celles qui ont été préparées en Guinée, on a la mesure de la différence que présente chez les Niams-Niams le climat du bord des eaux avec celui des plaines qui séparent les rivières.
J'avais déjà fait connaissance avec les fils d'Ouando, lorsque je fus honoré de la visite de celui-ci. De nombreux guerriers formaient l'escorte et se rangèrent en cercle autour de ma tente,