CHAPITRE XL 46a
où je fis entrer mon visiteur, auquel je présentai la chaise qui ne m'avait pas quitté depuis les bords du Ghazal.
Le chef était d'une taille au-dessous de la moyenne, avec un énorme développement musculaire et beaucoup de graisse. Sa tôte, à peu de chose près, était sphérique, et les traits de son visage, du type niam-niam, offraient une régularité si parfaite, que dans leur genre ils avaient une beauté réelle.
Je fus extrêmement surpris du calme plein de noblesse avec lequel Ouando entra chez moi et prit la chaise qui lui était offerte; un Européen n'eût pas accepté mon siège avec plus de dignité et d'aisance. Il se croisa les bras, mit une jambe sur l'autre et se pencha en arrière, tellement en dehors du centre de gravité, que je craignis un instant que le dossier de ma chaise, dont les craquements étaient sensibles, ne répondît pas à ce qu'on attendait de lui; on eût dit qu'il gémissait sous l'énorme prince, qui, à l'exception d'une fourrure minuscule, siégeait là dans une nudité complète, révélant aux yeux de tous l'exubérance de ses chairs. A plus d'un égard, mon visiteur me rappelait ce roi corpulent des Ovampos que Galton ne put coiffer qu'à grand'peine de la couronne de théâtre qu'il avait apportée.
Au dire de tous, Ouando était l'ennemi déclaré du cannibalisme. J'appris de différentes parts que des indigènes des territoires voisins, trop gras pour ne plus se trouver en sûreté chez des anthropophages, étaient venus se réfugier près de lui. Toutefois les sentiments du chef ne paraissaient pas avoir à ce sujet beaucoup d'influence sur les habitants, ainsi que nous en eûmes bientôt la preuve.
Cette visite me fournit l'occasion de reprocher à Ouando la façon inhospitalière dont il nous recevait. Pour mieux le lui faire sentir, je lui racontai les actes généreux des Nubiens, lui assurant que mes chiens étaient mieux traités, dans les zèribas , que je ne l'étais moi-même chez lui, bien qu'il fût roi. «Afin qu'ils eussent de la viande, là-bas on tuait des chèvres, ajoutai-je, et pour moi on abattait des bœufs.» Ouando m'objecta qu'il ne possédait ni bœufs, ni chèvres. Je répondis qu'il avait des poules, et beaucoup plus qu'il n'en fallait pour moi et pour ma suite. Une fois monté, je lui parlai des menaces qu'il avait proférées contre nous, et lui dis ce que j'en pensais, frappant du poing, à chacune de mes phrases, sur la table qui était devant lui, et de façon à faire vibrer les plats et les verres. Toutefois mes Nubiens, Mohammed-Amine et Rikhane, l'ancien serviteur de Petherick,
savaient mieux que moi ce qu'il fallait dire à ce sauvage. Me désignant à Ouando, ils lui firent comprendre ce qui l'attendait s'il permettait que leur maître essuyât le moindre mal. « Rappelle-toi que c'est un Franc, s'écrièrent mes fidèles. Mais tu ne connais pas sa puissance. Tu ne sais pas qu'il est en son pouvoir de fendre la terre, et de faire jaillir de chaque ouverture des torrents de flammes qui dévoreraient ton royaume et vous détruiraient tous. » En entendant ces paroles que les interprètes lui transmettaient mot pour mot, Ouando arriva à un degré d'épouvante qu'un nègre seul est capable d'atteindre, et courut chez lui pour nous envoyer des provisions.
Immédiatement nous vîmes apparaître une file d'individus, apportant quelques poulets maigres et une quantité de grands vases de terre noire, qu'ils déposèrent, de la part de leur maître, à la porte de ma tente. Une odeur effroyable d'huile empyreumatique, de savon noir et de poisson gâté, remplit les narines des curieux, attirés par l'arrivée du convoi. Qeux qui osèrent jeter un coup d'œil dans ces vases fumants, aperçurent une sauce brune, dans laquelle des fibres, semblables à du parfilage d'étoupe, nageaient entre des rognures de cuir et de vieilles lanières de fouet. Ce produit de la cuisine indigène était certainement un échantillon des mets que préparaient nos ancêtres dans les forêts vierges d'Europe, avec la chair du mammouth et le pied du rhinocéros.
Bref, ces marmites étaient pleines d'un ragoût brûlé, fait avec les tripes d'un éléphant âgé de deux siècles, et d'une coriacité égalant le fumet. Ce spécimen de la cuisine primitive fut passé aux Bongos, avec prière de l'accepter; car mes Nubiens, généralement peu difficiles, et qui mangeaient tout ce que leur religion ne défendait pas, repoussèrent avec mépris l'odieux brouet.
Deux ans auparavant, une compagnie des gens de Ghattas ayant traversé les États d 'Ouando, six Nubiens de cette compagnie avaient été assassinés à la chasse par des indigènes qui leur avaient offert de leur servir de guides. Ne voulant pas que les naturels apprissent l'usage des armes à feu, Abd-es-Sâmate avait réclamé les fusils des victimes le jour même de notre arrivée. Le chef avait nié qu'il lui fût possible de répondre à cette demande et avait essayé de gagner du temps. Pressé par le Kénousien, qui lui déclara que toute relation amicale serait rompue entre eux si les fusils n'étaient pas restitués, il en rendit quatre