‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 22 sur 251 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Bonne réception. — Dyafer Pacha. — Contrat avec Ghattas. — Herr W. Duisberg. — Commerce de l'ivoire à Khartoum. — Possessions des Khartoumiens dans le pays nègre. — Départ de Khartoum. — Équipage. — Description de la barque. — Première nuit sur le Nil-Blanc. — Caractère du paysage. — Dégradation de la rive orientale. — Fertilité du sol. — Forêts d'acacias. — Troupeaux des Hassaniehs. — Quantités d'hippopotames. — Oies et canards. — Commencement du désert. — L'ambatch. — Premier jour de malheur. — Poursuite d'un buffle. — Baggaras. — Le mont Nyémati. — Causeries du soir. — Plantes cultivées. — Baggaras alarmés par des buffles. — Mohammed Kher. — Impressions causées par la première vue des sauvages. — Attaqués par les abeilles. — Mouche nuisible au bétail. — Trois canots sur les épaules d'un homme. — Réparation d'une vergue. — Fachoda. — Gaieté des équipages. — Armes à feu.

Python de Séba.

D'après l'opinion admise en Egypte, dans les cercles les mieux informés, le gouvernement se faisait une règle de susciter des obstacles aux voyageurs qui se proposaient de visiter les pays du haut Nil. Cette conduite avait pour but de prévenir les rapports de témoins oculaires et d'empêcher certains détails de la traite d'arriver à la connaissance du monde civilisé. Il craignait, disait-on, de laisser voir que son influence sur les marchands de Karthoum ne suffisait pas à leur faire abandonner le trafic de l'homme. Sous cette impression, je pensais à mon voyage avec une certaine inquiétude, et je comptais peu sur l'efficacité du firman dont j'étais porteur. J'éprouvai donc une surprise doublement agréable, lorsque aussitôt après mon arrivée je fus honoré de la visite du puissant Dyafer Pacha, et que, dès les premiers mots, j'acquis la certitude que le gouvernement local me prêterait son appui.

Ma lettre de recommandation de l'Académie de Berlin fut, après cela, communiquée au divan ; elle y fut couramment traduite par le médecin ordinaire du gouverneur ; et le pacha déclara aussitôt qu'il se faisait le vefdl, c'est-à-dire l'homme d'affaires, de notre Académie des sciences. Dyafer Pacha, qui

gouvernait alors avec une grande vigueur le Soudan égyptien, avait été capitaine de frégate sous le règne actif de Méhémet-Ali. Je l'avais connu lors de mon premier voyage; à cette époque, il administrait la Haute-Egypte. C'était un homme d'un savoir étendu; on trouvait chez lui de grandes piles d'atlas et de planches d'anatomie. Il saisit parfaitement le sens de mon entreprise, me témoigna tout l'intérêt qu'il prenait à mes recherches, espéra qu'elles seraient fructueuses, et que s'il en résultait quelque découverte qui pût concourir au bien-être de son pays, l'État en recevrait communication. Je lui répondis que l'Académie royale n'avait pas de vues étroites, et l'assurai que je ne négligerais rien de ce qui pourrait faire honneur à sa personne, ou être profitable à son gouvernement.

Dyafer parut satisfait de ma réponse et m'adressa aux fonctionnaires qui devaient écrire les conditions de mon engagement avec Ghattas, un copte, faisant la traite de l'ivoire sur une très-grande échelle. Le gouverneur lui-même avait rédigé les termes du contrat, dans lesquels je trouvai peu de chose qui ne fût pas entièrement en ma faveur.

Outre Ghattas, il y avait à Khartoum plusieurs individus qui possédaient de grands établissements dans la région du haut Nil; mais lui seul était chrétien; les autres, pour la plupart de francs Osmanlis, avaient une réputation qui, à l'égard de la traite des nègres, laissait beaucoup à dire. Par ces motifs, auxquels se joignait sa grande fortune, car il était le plus riche de tous, le malheureux Ghattas fut requis de me garantir contre toutes les mésaventures qui pourraient m'arriver. S'il advenait que je fusse livré aux anthropophages ou abandonné chez les noirs, laissé en péril dans un lieu quelconque, tant mieux pour le gouvernement, qui aurait alors un motif légal pour confisquer les domaines de mon riche protecteur.

Je manquerais à tous les devoirs qu'impose la reconnaissance, si je ne mentionnais pas l'intérêt que Herr Duisberg, vice-consul de la Confédération germanique du Nord, prit à mon expédition. Non-seulement il me donna l'hospitalité la plus large pendant plusieurs semaines, mais il employa toute l'influence qu'il avait sur les traitants à dissiper leurs craintes au sujet de mon entreprise et à me les rendre favorables.

Malgré la prévention qu'aurait pu faire naître sa qualité de chef de la mission protestante, il avait su gagner l'estime de tous, et particulièrement celle du gouverneur, qui appréciait

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