CHAPITRE IL
hautement son intégrité. Jusqu'alors les négociants de Khartoum avaient regardé tout voyageur scientifique comme un espion dangereux, n'ayant d'autre but que d'informer tel consul général des opérations auxquelles lcsdits négociants se livraient sur le haut Nil. L'esprit conciliant de M. Duisberg leur persuada que mon plan n'avait rien de contraire à leurs intérêts ; et ils acceptèrent le repas somptueux que le vice-consul donna en mon honneur. Toute la haute société de la ville, pachas et beys, décorés d'ordres étincelants, riches traitants en robes de satin aux couleurs brillantes, participèrent à ce dîner de réconciliation entre les représentants du commerce local et ceux de la science européenne.
La traite de l'ivoire, à Karthoum, est tout entière aux mains de six grands négociants et d'une douzaine d'individus qui font en ce genre de petites affaires. Depuis des années, le chiffre de l'exportation n'a pas excédé, comme valeur, cinq cent mille dollars. Le produit du territoire adjacent aux rives du fleuve décroît d'une manière continue, et l'on n'atteindrait plus la somme annuelle si, à chaque campagne, on ne pénétrait plus avant dans l'intérieur.
Il est faux de supposer que la recherche des dents d'éléphant n'est qu'un objet secondaire pour les marchands de Khartoum, et ne sert qu'à masquer les opérations beaucoup plus lucratives de la traite de l'homme. Ces deux branches de commerce ont beaucoup moins de relations entre elles qu'on se le figure généralement1. Sans le prix considérable de l'ivoire, les provinces qui avoisinent les sources du Nil nous seraient encore entièrement fermées; elles ne produisent rien par elles-mêmes qui puisse couvrir les frais de transport; et c'est à la traite des dents d'éléphant que les comptoirs doivent leur première existence. Nous devons reconnaître, il est vrai, que ces postes ont facilité les opérations des marchands d'esclaves. Sans eux, les chasseurs d'hommes n'auraient pas pénétré dans les endroits où, grâce aux routes du Kordofan et du Darfour, ils s'abattent tous les ans par milliers.
Les riches négociants dont je parlais tout à l'heure possèdent un grand nombre de ces établissements, aussi rapprochés que possible des contrées à ivoire, et fondés au milieu de populations paisibles, vouées à l'agriculture. Ils se sont partagé le sol,
l. Voir la fin du second volume. {Note du traducteur.)
ont réduit les naturels à l'état de vasselage, créé de nombreux postes où ils entretiennent des gens armés, et se sont assuré le libre parcours de toute la région. Ces postes, où s'emmagasine l'ivoire et qui renferment des munitions, des objets d'échange et des vivres, sont des villages entourés de palissades, d'où leur nom de zèribas !.
Dans chacun d'eux, le commerçant auquel ils appartiennent est représenté par un surintendant qui a sous ses ordres un grand nombre d'employés, et qui réunit tous les pouvoirs. Il commande les forces du district, détermine l'impôt que les indigènes ont à payer en nature pour l'entretien de la garnison, et la quantité de porteurs qu'ils doivent fournir pour les expéditions lointaines ; il nomme et déplace les agents locaux, décide de la paix ou de la guerre, contracte des alliances, et envoie tous les ans à Khartoum les marchandises qui ont été recueillies.
On pénètre dans les deux principales provinces de la traite de l'ivoire au moyen des deux rivières qui, par leur réunion, forment le Nil-Blanc, et qui sont le Bahr-el-Ghazal et le Bahr-el- Djébel. A Khartoum le nom de Fleuve-Blanc (Bahr-el-Abiad) s'applique à toute la partie connue du fleuve qui est en amont de la ville, y compris les tributaires; mais employé dans son véritable sens, il ne désigne que la partie du Nil qui s'étend de Khartoum à l'embouchure du Sobat. Deux centres moins importants sont accessibles par celte dernière rivière et par le canal de la Girafe.
Le voyage fluvial dépend des moussons qui en déterminent l'époque. Pluies et vents permettent de franchir les gorges des montagnes, mais seulement de décembre en janvier, et bornent le transit de la vallée inférieure aux mois de juin, de juillet et d'août.
Sur le Bahr-el-Djébel, le point extrême de la navigation est Gondokoro, par cinq degrés de latitude nord, où se sont arrêtés de nombreux voyages de découverte. Sur le Bahr-el-Ghazal, une sorte d'impasse conduit à l'unique mechera qui s'y rencontre2. Au delà de ce point, les gens de Khartoum étendent leur domination sur un espace de cinq degrés à l'ouest et au sud. Le pays des Niams-Niams estpour eux une minefécondc qu'ils exploitent
1. Au Soudan, toute palissade, toute haie d'épine est appelée zèriba;en Syrie, les clôtures des parcs à bestiaux portent le même nom : zirb ou zèrib.
2. Les me cher as sont les débarcadères; ils se trouvent partout à plusieurs journées de marche des établissements.