CHAPITRE XL
et affirma qu'il ne pouvait pas retrouver les autres. Cette fois il n'y avait plus rien à espérer; en supposant môme qu'on pût retrouver les coupables, nul présent n'aurait décidé les gens du pays à témoigner contre eux.
Le lendemain de notre arrivée chez Ouando, accompagné d'une douzaine de soldats et suivi d'un nombre considérable de naturels, je fis au bord du Diagbé une grande excursion, qui* me conduisit à deux lieues vers le nord. Des colobes guérézas, en quantité surprenante, folâtraient dans l'épais feuillage; mais il me fut impossible d'en abattre un seul. D'après mes guides, chasseurs de profession, les chimpanzés abondaient dans ces galeries, et je ne les aperçus même pas. Je fus très-fatigué de cette course en terrain marécageux et à travers les fourrés; mais je rapportais au camp des richesses inappréciables.
Les Niams-Niams qui faisaient partie de notre caravane m'avaient donné un surnom que je devais conserver pendant tout le reste du voyage. Ils m'appelaient Mbarik-peh, ce qui, dans leur idiome, signifie mangeur de feuilles. Pour moi, cette désignation évoquait le souvenir d'un de mes confrères en botanique. David Douglas, qui fut victime de son dévouement à la science, et qui avait reçu des Indiens de l'Amérique du Nord l'appellation d'Homme aux herbes.
J'ai su plus tard que Gyabir, l'un de mes interprètes, avait donné à ses compatriotes de curieux détails sur ma phytophagie. Il racontait, l'ayant vu, disait-il, qu'après avoir éloigné mes serviteurs, je me plongeais dans le fourré, où, supposant que je n'étais pas aperçu, je me hâtais de recueillir et de dévorer une quantité suprenante d'herbes et de feuilles; c'était là ma pâture quotidienne. A ce témoignage de l'interprète, s'ajoutait cette observation, faite par les autres, que toujours, après avoir été dans les bois , j'arrivais au camp d'un air joyeux et pleinement rassasié ; tandis que mes compagnons, rendus de mauvaise humeur par la faim, ne songeaient qu'à remplir leur estomac. Le fait n'avait rien d'extraordinaire : l'enivrement que me donnait la contemplation de la nature me faisait oublier les exigences de la vie matérielle.
Un autre effet de l'ardeur que je mettais à enrichir mon herbier fut de confirmer les indigènes dans l'idée qu'ils s'étaient faite de mon pays natal. D'après eux, la contrée où vivaient les hommes blancs n'offrait que du sable et des pierres, sans végétation aucune : d'où mon admiration pour les plantes. Ceux qui
avaient élé pris comme esclaves, et qui revenaient de Khartoum avec les caravanes, faisaient d'étranges récils de l'aridité du p;i\ des Turcs. Cette aridité devenant de plus en plus grande à mesure qu'on remontait vers le nord, ils se demandaient quelle pouvait être la condition de la terre des Francs, située bien au delà de celle des Turcs, et d'où l'on n'apportait que de l'étoile, des grains de verre et des fusils.