CHAPITRE XII
fixés sur nous. « Vous avez des masses d'esclaves, s'écriaientils, et vous travaillez de la sorte! Vous, de grands chefs! Gomment n'ôtes-vous pas honteux? » Il y avait dans ces paroles moitié ironie, moitié reproche pour notre façon peu légale de nous emparer de leur bien. Mais prenant un air de munificence, je fis de si grandes largesses d'anneaux de cuivre que la plus haute considération nous fut bientôt rendue.
Lorsque je réfléchis au grand nombre de têtes de chimpanzé, têtes entières ou fragments de crânes, que j'ai trouvées dans les hameaux du Diamvonoû, je me vois fondé à regarder cette localité comme un centre de propagation de l'espèce. Sur la côte occidentale d'Afrique, le chimpanzé a une large demeure qui s'étend de la Gambie au Benguéla. Dans la région centrale, au contraire, il n'avait été vu jusqu'à présent que chez les Niams- Niams. L'Europe avait reçu, par l'entremise des gens de Khartoum, quelques peaux qui, bien que défectueuses, n'en établissaient pas moins l'existence de ce quadrumane dans ladite province; mais le chimpanzé varie tellement suivant l'âge, le sexe, la localité, qu'une série d'espèces tout entière semblait être indiquée par ces dépouilles, d'ailleurs insuffisantes pour servir de base à une classification quelque peu scientifique. Presque toutes les peaux qu'on avait envoyées étaient celles de jeunes individus; et il n'est pas de mammifère qui, en se développant, change autant d'aspect que l'anthropomorphe. Je ne parle pas du gorille de Du Chaillu. Ge plus grand de tous les singes est assez connu maintenant pour que la particularité de son espèce ne fasse plus aucun doute. Les limites de son parcours semblent être fort restreintes; il n'a encore été trouvé que sur les terres du delta de l'Ogovouai. Mais par suite des modifications qu'il présente, modifications individuelles et collectives, le chimpanzé a fourni aux savants une quantité d'espèces et de variétés au sujet desquelles les zoologistes ne sont nullement d'accord. Un seul point les trouve unanimes : pour eux tous, le troglodyte niger d'Etienne Geoffroy est le type de la série de ces quadrumanes. A en juger par les spécimens qu'en ont reçus les galeries d'Europe, le chimpanzé de l'Afrique centrale diffère, à beaucoup d'égards, du troglodyte de Geoffroy Saint-Hilaire, et peut être regardé comme formant une autre race, qui, avec le temps, s'est adaptée aux conditions d'existence que lui offrait une région fort éloignée de son ancien habitat. Le professeur Giglioli a fait de ce chimpanzé une sous-espèce à laquelle il a donné mon,
nom1, parce que j'ai rapporté, en 1866, les premières informations précises qu'on ait eues sur cet anthropomorphe. D'après le savant professeur de Florence, le chimpanzé du pays des Niams-Niams se distingue du troglodyte niger de la côte occidentale par une capacité beaucoup plus grande de la boîte crânienne, capacité qui peut-être ne se rencontre au môme degré chez aucune autre espèce.
Nous devons également au professeur Hartmann, de Berlin, une monographie sur les singes anthropomorphes2, où se trouve résumé tout ce que nous savons aujourd'hui sur cette famille. Ici l'opinion n'est plus la même. Après avoir comparé un grand nombre d'exemplaires d'origine diverse, le professeur allemand en est arrivé à cette conclusion que le chimpanzé niam-niam n'a pas de caractères distinctifs suffisants pour être séparé des autres, et que, malgré certaines particularités de race, il ne présente que l'une des formes nombreuses du troglodyte niger.
De nos jours, peu d'animaux ont appelé sur eux l'attention des naturalistes au même point que ces grands quadrumanes, qui, par leur singulière ressemblance avec l'homme, justifient le nom d'anthropomorphes qui leur a été donné. Ils ont été l'objet des études spéciales de zoologistes et d'anatomistes des plus distingués, dont les recherches ont fourni la matière d'ouvrages splendides. Les travaux de Giglioli et d'Hartmann indiquent un progrès dans cette voie et feront naître de nouveaux efforts. La question a pour l'homme, couronnement de la création terrestre, l'immense intérêt qui s'attache à la solution de tous les problèmes d'ethnologie que renferme le centre de l'Afrique. Mais jusqu'à présent toutes les recherches n'ont eu d'autre résultat que de faire constater leur insuffisance; et jamais la circonspection n'a été plus obligatoire que sur ce terrain où toutes les énigmes s'accumulent, et où semble devoir être comblé l'abîme qui sépare l'homme de la bête.
C'est à bon droit qu'Hartmann s'élève contre ces écrivains éphémères, contre ces dilettantes qui, dépourvus d'esprit de recherche, et n'ayant qu'un pauvre bagage scientifique, se sont mêlés dans ces derniers temps de la question des anthropomorphes. En lançant par le monde leurs hypothèses dénuées de base,
1. Troglodytes Schweinfurthii. Cette espèce est décrite dans un ouvrage fait avec le plus grand soin : Studii craniologici su i cimpanze, Genova, 1872, ouvrage où ont été réunis tous les détails que la science pouvait fournir sur les troglodytes.
2. Travail publié dans ReichcrVs und Bois-Raymond's Archiv (Berlin, 1872).