CHAPITRE XII
leurs jugements prématurés, qu'ils posent en corps de doctrines, ils croient avoir complété la morphologie de ces animaux, établi leurs rapports avec l'homme, expliqué la descendance du genre humain et autres problèmes du môme ordre; tandis qu'ils n'ont fait que jeter la confusion dans les têtes des faux érudils de notre époque, déjà troublées par un demi-savoir.
La nuit était venue, et, à la rouge clarté d'une torche de résine, que l'on trouve dans toutes les cases du pays, je savourais mon repas du soir, frugalement composé de manioc et de bananes, quand arrivèrent plusieurs de mes voisins qui m'apportaient de beaux crânes de chimpanzé. Je payai ces crânes avec de larges anneaux de cuivre. Les arrivants me dirent que ces grands singes étaient fort nombreux dans les galeries du voisinage; ils me racontèrent d'une façon détaillée la chasse de ces animaux, qu'il est très-difficile d'atteindre, et me promirent de nouveaux échantillons. Malheureusement la pénurie des vivres nous obligeait à partir le lendemain matin de bonne heure. En somme, le nombre des crânes de troglodyte que je possédais alors était d'une douzaine; j'avais, en outre, beaucoup de fragments d'un vif intérêt que le manque de porteurs me força d'abandonner.
Je n'ai pas eu la bonne fortune de voir chasser des chimpanzés. C'est toujours une en (reprise excessivement ardue que la poursuite de ces grands singes. D'après les Niams-Niams, elle exige une bande de vingt à trente chasseurs déterminés, qui ont à gravir des arbres de quatre-vingts à cent pieds de hauteur, à courir de branche en branche après les poursuivis non moins agiles que rusés, et à lutter avec eux de vitesse et d'audace jusqu'au moment où on peut les faire tomber dans des filets; dès qu'ils y sont enveloppés, on les tue aisément à coups de lance. Parfois cependant ils se défendent avec rage : acculés dans un coin, ils arrachent les armes des mains des agresseurs, et, à leur tour, en usent contre l'ennemi. Enfin très à redouter est la morsure de leurs crocs puissants, ou l'étreinte de leurs bras nerveux.
Ici, de même que dans l'ouest, courent les histoires d'enlèvements de jeunes filles par ces anthropomorphes; on vous dit avec quelle ardeur ils disputent leurs captives à ceux qui veulent les reprendre, et comment ils construisent des nids de feuillage à la cime des arbres; mais rien de tout cela n'est vrai1.
1. Si positive qu'elle soit, et malgré l'autorité de celui qui ia prononce, cette négation laisserait beaucoup à dire; mais le temps nous manque. Nous nous bornerons à rappeler, à propos du nid, que le nshiégo-mboiivoué de la côte de l'ouest possède
Les Niams-Niams appellent le chimpanzé de leur pays ranya ou ma ndcharo uma. Dans l'arabe des Soudaniens, à qui son existence paraît être connue de longue date, ce troglodyte porte le nom de baâm. Ainsi que Porang-outan de Bornéo, il passe sa vie presque entièrement sur les arbres. Les bois qui bordent les cours d'eau du territoire niam-niam forment, avons-nous dit, le chef-lieu de ce grand singe dans l'Afrique centrale. Chez les Mombouttous, dont la province est très-peuplée et où la culture du bananier a fait éclaircir les forêts, le chimpanzé, à qui la présence de l'homme inspire une grande défiance, paraît vivre dans l'isolement. Semblable sous ce rapport au gorille1, il ne se voit jamais en société, mais simplement par couple ou même solitaire; on ne rencontre par bandes que les jeunes, et seulement dans certaines circonstances.
Partis de grand matin le jour suivant, nous fîmes trois lieues au sud-sud-ouest, direction générale de la route que nous avions à suivre. Dans ce trajet de peu d'étendue, nous ne traversâmes pas moins de cinq cours d'eau ayant chacun leurs galeries, et nous nous arrêtâmes au bord du sixième qui se nommait l'Assika. A l'exception d'une légère éminence, située à droite du chemin, les bandes qui séparaient les cours d'eau étaient absolument plates et composées de savanes découvertes. Partout se voyaient des hameaux, révélant une population très-nombreuse ; près des rivières le sol était cultivé jusqu'au bord même des galeries. Nous étions là chez un nommé Kollo, un bainki, dont les administrés différaient largement des Niams-Niams, tant par le langage que par les habitudes, et semblaient se rapprocher des Mombouttous. Ces gens, que l'on désignait sous le nom d'A-Banga, étaient venus, disait-on, à une époque récente, se fixer chez Ouando, auquel ils s'étaient soumis volontairement. Une émigration de même nature, ayant amené un semblable mélange
un toit sous lequel il va dormir (Du Chaillu, Voyages et aventures dans V Afrique équatoriale, p. 476) ; et que différents voyageurs, Sauvage entre autres, disent avoir vu des nids de chimpanzé qu'ils décrivent avec détails. Si donc le troglodyte des Niams-Niams ne se fait pas d'abri, c'est peut-être parce qu'il trouve dans les amas de lianes, qui chargent les vieux troncs d'arbres de ses forêts, le refuge dont il a besoin, et non parce qu'il serait incapable de se construire un asile.
[Note du traducteur.) 1. Dans son second voyage, Du Chaillu a rencontré une bande composée de dix gorilles; ce qui l'a fait revenir sur l'opinion qu'il avait émise d'abord, que le gorille vivait isolé. Peut-être la bande était-elle formée par déjeunes individus. Le gorille, en tout cas, paraît être beaucoup plus nombreux dans l'intérieur de son domaine que près de la côte. (Note du traducteur.)