‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 226 sur 251 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

le phaséole lunaire; comme plantes oléagineuses: l'arachide, le sésame et l'hyptis; puis le tabac de Virginie, la canne à sucre, le figuier rokko; enfin de nombreux bananiers [musa sapientium).

De toutes les plantes cultivées dans cette région, le manioc est celle qui joue le plus grand rôle, en raison de l'abondance de ses produits et du peu de travail qu'il exige. Ici, comme au Brésil et en Guinée, il se plaît à mi-ombre, dans les clairières des bois épais, où le terrain ne présente ni sécheresse, ni grande humidité; ce qui fait choisir pour sa culture la portion de la plaine qui borde les galeries. La fin d'avril, où commence réellement la saison pluvieuse, est le meilleur moment pour le planter. Il suffit alors de réduire en fragments d'une palme la tige peu ligneuse du buisson, qui a de trois à six pieds de hauteur, et d'enterrer ces fragments d'une manière superficielle. Faire des tranchées est inutile, le sol, composé en cet endroit d'un terreau de feuilles, étant très-meuble. Gomme pour avoir des tubercules d'une force convenable il faut les attendre dix-huit mois ou deux ans, on a ici l'habitude, qui d'ailleurs existe partout, de planter du maïs, des ignames ou de la colocase entre les pieds de manioc. L'un des grands avantages de celui-ci est la faculté qu'ont ses tubercules de se conserver en terre pendant deux ou trois années après leur entier développement; au bout de cette longue période, s'ils n'ont pas été rongés par les fourmis, on est sûr de les retrouver en bon état. Il n'est donc pas besoin de les rentrer; et les greniers, restés libres, peuvent recevoir les tubercules d'autre espèce, que l'humidité du sol ferait pourrir. La récolte n'est pas moins facile que la plantation : on arrache le pied qui sort aisément de la terre meuble et auquel les tubercules restent appendus.

Pour la qualité, ainsi que pour le volume, ces racines présentent de grandes différences. Il en est de très-vénéneuses, qui, même après avoir été grillées, mettent la vie en péril, à moins qu'on n'ait enlevé les faisceaux fibro-vasculaires qu'elles renferment. Celles-ci restent petites, et, règle générale, ont quelque chose de ligneux. Les inoffensives acquièrent la grosseur et la longueur du bras; elles sont tendres et peuvent se manger sans plus de défiance que le camanioc du Brésil. Cette dernière variété est principalement en faveur chez les Mombouttous, au sud de l'Ouellé.

Tous ceux qui ont voyagé sous les tropiques connaissent la

manière de traiter le manioc, et L'ont expliquée dans leurs écrits; je dirai seulement qu'ici l'extraction du principe vénéneux (acide cyanhydriquc) se fait moins en exprimant le jus empoisonné, qu'en laissant infuser dans l'eau, pendant trente heures, les racines coupées par tranches ; elles y contractent une odeur abominable, que toutefois elles perdent en séchant. Une ébullition prolongée complète l'opération. Le rendement en fécule — tapioca des Sud-Américains — est estimé au tiers du poids des racines fraîches.

Selon toute probabilité, la culture du manioc, venue du couchant, est arrivée jusqu'ici par suite des rapports que les habitants de cette province ont eus avec les peuples soumis à Mouata-Yanvo, peuples auxquels les Mombouttous semblent avoir emprunté beaucoup de leurs usages et de leurs institutions. Dans toute la partie septentrionale du bassin du Nil, cette culture est complètement inconnue ; et, bien que sur les côtes elle existe dans presque toute la région des tropiques, on ne la rencontre pas plus en Abyssinie que chez les Nubiens et chez les Arabes.

Il est avéré que le manihot fut introduit sur la côte occidentale par les Portugais, et cultivé en premier lieu dans l'Angola. On pourrait en inférer que certaines plantes américaines, le mais et le tabac de Virginie, par exemple, dont l'acclimatation au centre de l'Afrique est évidemment postérieure à la découverte du Nouveau-Monde, ont suivi la même route.

J'ai vainement cherché dans ce pays la preuve de l'existence du carica papaya, qui depuis longtemps est naturalisé sur tous les rivages de la zone tropicale. Barth le dit très-commun dans le Haoussa ; d'autres voyageurs ont signalé fréquemment sa présence sous les tropiques ; mais, ainsi que le manioc, il ne figure en Egypte que dans les jardins, à l'état de curiosité, et il manque totalement en Abyssinie et dans la vallée nubienne.

J'ai introduit la tomate dans la province du Ghazal, d'où elle se répandra certainement avant peu dans la région la plus reculée du centre africain. En dépit de la facilité avec laquelle se propage cette plante cosmopolite, elle n'en paraît pas moins être complètement étrangère aux peuples sauvages de l'Afrique australe.

Le 8 mars, un achat d'ivoire fit arrêter le Kénousien au bord de l'Assika;'il y eut un jour de halte. J'en profitai pour explorer la galerie voisine, où, moyennant quelques anneaux de cuivre,

Page 1