‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 227 sur 251 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

les indigènes voulurent bien m'aecompagner, et me rendirent les plus grands services en me procurant des objets que, sans eux je n'aurais pu obtenir. Je leur dus entre autres les produits du pouchio, ou tréculia, arbre de la famille des artocarpées, qui s'élève à quatre-vingts pieds de hauteur, et dont le fruit globuleux, aussi gros que ma tête, réalisait le vœu du paysan de la fable, qui aurait voulu mettre les citrouilles sur les chênes. Je n'ai jamais vu d'hommes aussi agiles que cesA-Banga : autant d'adresse et de légèreté que des singes. Ils prenaient la branche d'un arbre peu élevé, la courbaient obliquement, s'élançaient, attrapaient une liane et gagnaient les cimes géantes, dont les fûts, de trente-six pieds de circonférence, n'avaient pas une seule ride, et s'élevaient à cinquante pieds de hauteur avant de jeter le premier rameau; colonnes dix fois séculaires de l'éternelle cité.

J'avais marié des balles ; mais celles-ci, pas plus que les autres, ne réussirent à me procurer les fruits que portaient lés grands arbres; je ne parvenais qu'à détacher quelques feuilles, qui m'éclairaient sur la nature de ces géants du monde des plantes : procédé qui confirmait les indigènes dans la croyance que je me nourrissais de feuillage.

Je trouvai au bord de l'Assika une espèce de muscadier et le premier ptérolobe santalinoïde1, arbre dont le bois rouge, mis en poudre, sert aux Niams-Niams et aux Mombouttous à composer un fard très-estimé chez eux pour se teindre le corps. Les femmes des deux peuples se couvrent de peintures d'un joli dessin et d'une grande variété, qu'elles font avec le suc très-noir du fruit du blippo, qui est un gardénia. J'ai rencontré également sur ces rives l'un des plus grands arbres d'Afrique, le mûrier d'Angola, qui, d'après Welwitsch, atteint jusqu'à cent trente pieds d'élévation.

Revenant en arrière, je dirai que la veille nous avions eu notre premier conflit avec les indigènes. Bien que la caravane fût accompagnée de Kollo et de Bakinda, chefs du district que nous avions pillé, le propriétaire d'un hameau, près duquel nous voulions nous reposer quelques minutes, se présenta en brandissant sa lance et en s'écriant avec colère : « Dehors, les Turcs ! que viennent-ils faire ici? Nous ne voulons pas qu'ils souillent nos cases. » La bataille semblait imminente, lorsque Abd-es-Sâmate,

1. Pterolobium santalinoides, de la côte occidentale d'Afrique,

d'après l'avis de Kollo, se dirigea vers les huiles en paille qui servaient de grenier, et s'apprêta à \ mettre le feu. Rien ne peut rendre la stupeur des indigènes à la vue de cette flamme subite, qui, pour eux, sortait de la main de l'étranger. Pas besoin de combattre : chacun était à nos ordres. Une allumette avait fait ce miracle; et en arrivant au bord de l'Assika, nous trouvâmes tous les habitants disposés à nous bien recevoir.

Dans la soirée il y eut tira la cible. Les naturels, qui n'avaient jamais eu l'occasion de se familiariser avec les armes à feu, appelaient, nos fusils des bâtons de fer, et les prenaient pour des lances à la fois peu commodes et peu dangereuses. Désirant les faire revenir de cette opinion, Sâmate choisit, parmi les petites portes battantes qui fermaient les cases, l'une des plus épaisses, et, l'ayant placée convenablement, y fit tirer ses soldats. Grande surprise et grand émoi des spectateurs, lorsqu'ils virent que, des cinquante balles tirées à cent pas, dix au moins avaient traversé le but. Nos Bongos, poussant alors des cris sauvages, et faisant des bonds plus sauvages encore, fondirent sur des troupes imaginaires, représentant, dans leur genre, une charge de lanciers, après le foudroiement de l'artillerie. Pour compléter l'illusion, ils saisirent de grosses mottes de terre et d'énormes paquets d'herbe, qui figuraient le butin, et revinrent triomphalement reprendre leur ancien poste. Ce n'était là qu'une feinte; mais un jour devait venir où le combat serait réel.

La route du lendemain nous conduisit à l'ouest. Deux ruisseaux furent passés ; on fit encore une demi-lieue, et la caravane s'arrêta près de l'Yourou. Elle se trouvait alors dans un district dont la population était nombreuse, et qui s'appelait Nabanda- Yourou, c'est-à-dire : villages au bord de l'Yourou. Ce dernier était couvert de l'ombre épaisse des galeries habituelles, et décrivait ici une courbe en fer à cheval ; dans cette courbe s'éparpillaient les hameaux entourés de bananiers, dont les fruits mûrs étaient déjà cueillis et rentrés. Le pied sur lequel on établissait notre camp, sans faire usage des huttes antérieures, soit pour abriter les ballots, soit pour loger les honorables, me fit comprendre que nous devions passer là plusieurs jours. On me donna pour prétexte de cette longue halte la célébration du renouvellement de l'année musulmane. Il devait arriver tout le contraire des fêles auxquelles on se préparait.

Le district, avons-nous dit, était populeux, et je dus m'exhiber à des regards avides encore plus nombreux que d'habitude;

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