‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 228 sur 251 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

mais j'obtins en échange de mesurer les crânes d'une partie de mes spectateurs et d'esquisser les traits de quelques autres. Il fallait amuser les gens qui venaient me voir; pour cela, mes allumettes me furent d'un très-grand secours : produire du feu instantanément, c'était une source d'intérêt inépuisable; et, quand l'allumette que je donnai à l'un des indigènes s'enflamma, l'enthousiasme n'eut plus de bornes. Ils regardaient cette faculté de produire la flamme comme m'étant personnelle, et arrivaient au comble de la surprise, en découvrant que je pouvais la leur transmettre. Faire pleuvoir et faire jaillir le feu à volonté! deux choses qu'ils attribuaient à l'homme blanc, et qui, pour eux, étaient des miracles que rien n'avait égalé depuis le commencement du monde. Quant à moi, je restais impassible, comme investi d'un pouvoir magique, mais fatigué de ces jongleries qui duraient depuis deux ans.

La manière de se procurer du feu consiste, dans tout le bassin du Nil et chez les Moinbouttous, à placer un bâtonnet verticalement sur une autre baguette faisant angle droit avec la première, et à faire mouvoir celle-ci avec rapidité, jusqu'à ce que le frottement produise une étincelle. Les baguettes, de la grosseur d'un crayon, sont généralement fournies par Yannona senegalensis, dont le bois est très-dur. Sous les bâtonnets, on met une pierre ou une lance, qui reçoit un cône minuscule de cendre chaude. Par le frottement, la baguette inférieure est perforée; une étincelle tombe sur les cendres ; elle est recueillie dans de l'herbe sèche que l'on a broyée, et qu'on agite pour produire un courant d'air qui l'enflamme. Ce procédé, surtout quand il fait du vent, est plus merveilleux que la magie de mes allumettes.

Ayant en perspective deux jours de marche en pleine solitude, il fallait se munir de provisions suffisantes pour tous les repas que nous aurions à faire pendant ce trajet. Mes hommes jugèrent à ce propos qu'un traité d'alliance offensive et défensive avec les indigènes faciliterait l'opération ; et cela devait aller jusqu'à un échange de sang entre les parties contractantes.

C'était la première fois que je voyais pratiquer cette coutume essentiellement africaine. La formule ne manque pas d'une certaine éloquence : «En temps de paix nous resterons unis; en temps de guerre, nous nous défendrons mutuellement. » Parmi les plus enthousiastes figurait l'un de mes Nubiens, qui venait pour la première fois chez les Niams-Niams. En vain lui représentai-je ce qu'une pareille coutume avait d'illégal au point de

vue de sa religion, lui disant qu'il passerait désormais pour un hérétique, pour un Kaffir, c'est-à-dire pour un infidèle; il persista à recueillir de ses lèvres le sang qui lui était offert, et obtint de moi les anneaux de cuivre el les rangs de perles invdispensables à la conclusion du traité.

Toute la journée suivante fut employée au culte de la flore némorale ; et ma pensée se reporta pieusement vers le temple que la botanique des forêts a dans le jardin du cliàteau de Schwetzingen, le seul endroit du monde où ce culte possède un lieu qui lui soit consacré. Toute la journée, à cœur que veux-tu, j'errai dans les bois épais de l'Yourou, qui, pour tout autre qu'un chasseur de plantes, auraient paru impénétrables.

Dans la couche profonde d'humus que les feuilles décomposées avaient formée sur les bords du ruisseau, divisé en nombreux filets, je trouvai des tambours, des escabeaux et d'autres objets en bois, que les naturels y avaient enterrés pour les faire noircir. C'est par le même procédé qu'ils teignent les roseaux dont ils font les dessins noirs de leurs boucliers et de leurs nattes. La rapidité avec laquelle s'effectue, dans ces bois, l'humification des éléments du terreau, provient évidemment de la chaleur du sol, qui est beaucoup plus grande que dans la zone tempérée, où il faudrait des années pour arriver au même résultat.

Déjà, dans mes excursions au bord de l'Assika, des flèches parties du fourré étaient venues tomber à côté de moi. Se baisser pour cueillir une plante remarquable, et ramasser une flèche qui vient de siffler à votre oreille, n'est pas chose ordinaire, même en Afrique. Était-ce un fait isolé, ou bien l'annonce d'hostilités générales? Les dispositions des indigènes devinrent bientôt évidentes : le 11 mars, Gyabir, l'aîné de mes interprètes niams-niams, reçut dans le bras une flèche, qui lui fit prendre la fuite en poussant le cri d'alarme, et en jetant le précieux fusil que je lui avais confié. Le fourré était si épais, que, bien que je ne fusse qu'à dix pas, je n'eus connaissance du fait que lorsque mes serviteurs, frappés d'épouvante, se rendirent près de moi en criant : «Les voilà ! les voilà! » J'étais fort inquiet du sort de mon fusil, que je nommais le cuisinier, parce que c'était lui qui nous procurait les pintades et les franco-lins que je tuais presque tous les jours. Fort heureusement, un homme de ma suite l'avait aperçu, et me le rapporta sain et sauf.

Plusieurs des Bongos qui m'accompagnaient reçurent également de ces flèches insidieuses. Aucun d'eux n'avait de blessure

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