CHAPITRE XII
grave; mais ils n'en arrivèrent pas moins en hurlant avec force. Chaque race parait avoir une manière différente d'exprimer la douleur. Les Niams-Niams, pour une douleur subite, jettent le cri: août aou! et pour une souffrance prolongée : akonn! akonnï Les Bongos poussent des âah! Le cri des Diours est aouaï! aouaï! Chez les Mombouttous, c'est un mot qui exprime la souffrance, jusque dans les moindres occasions; ainsi pour une chute, pour un choc, ils gémissent un long nânegoué! nâne-
Les flèches des A-Banga, de même que celles des Mombouttous, diffèrent de celles des tribus voisines en ce que la hampe, à son extrémité, est munie de deux ailes, composées ou des poils de la queue d'une genette, ou d'un lambeau de feuille de bananier. La pointe, dont la forme est la même que chez les Mittous-Madis, est soit en fer, soit en bois de fer très-dur. Pour la tige, elle est taillée dans un ferme roseau des steppes, et a la grosseur d'un crayon ordinaire. Par une invention diabolique, un nœud du roseau est placé immédiatement au-dessous des barbes, tandis que la hampe se brise quand la blessure est faite, ce qui rend très-difficile l'extraction du fer. En pareil cas, on pratique, au moyen d'un petit couteau, une large incision dan* les muscles où la lame est engagée, de manière à la faire sortir avec ses barbillons; mais il en résulte d'énormes plaies et beaucoup de déchirements, surtout quand les blessures ont été faites avec des lances.
L'arrivée de Gyabir produisit dans notre camp une émotion des plus vives. Je commençai par extraire la flèche, en en brisant la hampe, et en faisant sortir le fer du côté opposé à celui par lequel il était entré. Je fus ensuite trop occupé de mes plantes pour avoir le temps de prendre part aux délibérations dos Nubiens.
Le soir, comme la nuit approchait, il y eut grand tumulte; et les cris perçants jetés par les femmes nous annoncèrent de nouveaux malheurs, qui, cette fois, étaient plus sérieux. Des neuf esclaves qui étaient allées chercher de l'eau à la rivière, trois avaient été blessées à mort; et l'on n'avait pas retrouvé les autres, évidemment enlevées par les indigènes. La guerre était décidément ouverte; de nouvelles cartouches furent distribuées aux soldats, les postes furent doublés, et un détachement de faroûks eut l'ordre de faire des patrouilles dans le voisinage pendant toute la nuit. D'autres esclaves allèrent nous chercher de
l'eau, mais avec des torches à la main, et sous la protection d'une escorte nombreuse, qui tira fréquemment dans les buissons.
Le lendemain, au point du jour, Abd-es-Sàmate divisa ses forces en plusieurs compagnies, et les envoya battre les environs avec ordre de s'emparer de quelques otages, que l'on échangerait contre les femmes qui nous avaient été prises. Nos soldats trouvèrent les cases désertes, et revinrent sans avoir accompli leur mission. On avait respecté les huttes et les bananiers, mais provisoirement : dans le cas d'une rupture complète, les naturels du voisinage ayant plus à perdre que les gens éloignés, nous espérions qu'ils useraient de leur influence pour nous faire restituer les captives. Vers midi, en effet, plusieurs chefs des bourgades voisines vinrent trouver le Kénousien, pour s'entendre avec lui. Sâmate leur déclara nettement que, si avant le coucher du soleil les femmes n'étaient pas rendues, toutes les cases seraient en feu et les champs dévastés. Peu de temps après, la restitution était faite, et nous pouvions reprendre notre marche vers le sud.
Le lendemain, l'orient blanchissait à peine, que nous quittions cette rive inhospitalière, où, à notre retour, le combat devail être inévitable. En attendant, nos Bongos avaient fait main basse sur autant de greniers qu'ils avaient pu , afin d'être en mesure de franchir la lande déserte qui nous séparait des Mombouttous
L'Yourou fut traversé; puis deux de ses affluents, chacun bien pourvu d'eau, et coulant à l'ombre de fourrés impénétrables. Après deux heures de marche, qui nous firent laisser derrière nous les champs des A-Banga, nous rencontrâmes un ruisseau découvert; nous étions alors dans la savane, où trouvant quelques figuiers épars, nous nous arrêtâmes pour déjeuner.
Un affaissement très-prononcé du terrain s'était fait remarquer depuis le dernier cours d'eau, et autour de nous le sol recommençait à onduler.
Nous fîmes encore deux lieues dans une plaine dépourvue de bois, où se voyaient çà et là des éminences sableuses qui me produisirent l'effet d'être les débris de rochers de gneiss décomposes par le temps. Il suffit d'une période relativement courte pour faire disparaître ces reliquats de montagnes, parmi lesquels se développe la formation fcrro-limoneuse.
Le pays avait totalement changé; au lieu de ces ruisseaux profondément encaissés entre des rives chargées de verdure, que