‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 230 sur 251 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

nous avions trouvés jusque-là chez les Niams-Niams, nous rencontrions des eaux languissantes aux bords mal définis, dévidant leur cours ambigu à travers des marais, dont quelques touffes de scitaminées, vues par hasard, formaient le seul ornement. Pas d'autre moyen de franchir ces bourbiers que de passer aux endroits où la vase, piétinée par les buffles, offrait quelque résistance; mais l'eau noire vous montait au-dessus des épaules, et vous y marchiez dans une boue sans fond. D'énormes grenouilles et des crabes terrestres, des telphuses cVAubry, s'ébattaient dans les mares à demi desséchées des rives. Reste à se figurer les précautions qu'il fallait prendre pour que les bagages pussent arriver sans accident.

Deux de ces marais avaient été franchis, lorsque des menaces d'orage nous arrêtèrent sur le bord du troisième. Aussi vite que possible, on dressa ma tente où je fis serrer tout ce qu'elle pouvait contenir; mais elle était bien loin d'être assez grande.

Il n'y avait pas là à chercher un morceau de bois ; par conséquent nul moyen de faire de hangars; et il fallut passer presque toute la nuit à couvrir les paquets avec de l'herbe. La confusion, le tumulte de la scène, les courses après les ballots emportés, la hâte des travailleurs, les cris et les gestes des autres, le fracas du tonnerre, l'averse tombant des cataractes du ciel, tout cela eût donné à un peintre une idée exacte du déluge.

Contrairement à celle des ruisseaux que nous avions traversés dans les marches précédentes, l'eau de ce bourbier se dirigeait vers l'est. Elle allait rejoindre le Kâpili, rivière de second ordre, dont le flot turbulent va se jeter dans le Kîbali, la plus considérable des deux branches de l'Ouellé.

Horriblement affamés par les travaux de la nuit joints aux fatigues de la veille, et toujours à jeun, nous nous disposâmes, dès le point du jour, à prendre un nouveau bain de fange. Il fallut d'abord que des Bongos, habiles nageurs, eussent déposé de grands amas d'herbe et de phrynia dans les endroits les plus creux, de manière à en tapisser le fond. De là, continuant à nous diriger vers le sud, une marche assez longue, toujours en terrain bas, nous fit retrouver un ruisseau bordé de galeries. Le chemin, taillé dans le fourré aussi nettement que si on l'eût paré avec des cisailles, formait un canal vaseux, où il était difficile de garder son équilibre, et où, par endroits l'eau, très-profonde en raison de Tétroitesse de son lit, ne pouvait être passée qu'au moyen d'arbres mouvants, tombés çà et là.

Ai: CŒUR I)K L'AFRIQUE.

Jamais encore je n'avais vu de pareilles masses de lichen. De même que la barba espanola des forêts du Mississipi, une forme gigantesque de notre usnéc fleurissante1, placée dans les hautes régions du feuillage, suspendait partout ses longues I raines, dont la couleur grise contrastait avec la teinte foncée de la verdure. Encore plus remarquable par son aspect étranger, le platycerium, l'une des plantes caractéristiques les plus singulières de la ilore des galeries, attachait aux branches ses frondes stériles, réunies par couples, et qui ressemblent à des oreilles d'élé-

Platycère oreille d'éléphant (Sch.). (Huitième de la grandeur naturelle.

pliant. Une autre espèce de cette fougère de l'Afrique tropicale, le platycerium stemmaria, que j'avais déjà vu ailleurs, et dont les frondes sont bifurquées, joue également ici un grand rôle.

Toutefois, dans ces forêts primitives, rien n'est plus digne de fixer l'attention du naturaliste que le monde des fourmis, l'inexplicable activité de ses membres, leur travail assidu et les merveilles qui en résultent. Une espèce entre autres, le termite

Page 1