CHAPITRE II
avec activité. De toutes les directions que je pouvais prendre, celle-ci paraissait être la plus favorable à mes projets. En conséquence, je me décidai à mettre le cap sur la rivière des Gazelles, et je terminai avec Ghattas. Par notre contrat, il s'engageait à me fournir des moyens de subsistance et tous les porteurs dont j'aurais besoin, ainsi que des gens d'escorte en nombre suffisant. Il mettait en outre une barque à ma disposition, et une clause particulière stipulait que je serais libre d'accompagner ses gens dans toutes leurs entreprises.
Le gouverneur imposa les mômes obligations à tous les traitants qui avaient des domaines dans la province du Ghazal. Toutes les conditions furent écrites en double; j'eus copie des pièces, et la minute resta au gouvernement.
Rien ne me retenait plus à Khartoum; je pouvais commencer mon véritable voyage. Jamais le gouvernement égyptien n'avait pris une part aussi grande, bien qu'indirecte, à une entreprise scientifique; et ce ne fut pas sans une vive satisfaction que je considérai la masse de papiers officiels qui devaient m'ouvrir une partie considérable du centre de l'Afrique.
Afin d'avoir toujours avec moi des gens sur lesquels je pusse compter, j'engageai six Nubiens, établis à Khartoum avec leurs femmes et leurs enfants, et qui avaient déjà visité différents points du haut Nil. Tous avaient été au service d'Européens; Rikhane, entre autres, le cuisinier, avait suivi Petherick en 1863, dans son malheureux voyage à Gondokoro. Mes Nubiens ne me causèrent pas de déception : je n'eus jamais à me plaindre sérieusement d'aucun d'eux.
Tous nos préparatifs avaient si bien marché, que le 5 janvier 1869 nous pouvions nous mettre en route. Mais il fallut céder aux remontrances des gens de Khartoum; jamais, suivant eux, on ne doit partir le mercredi ou le samedi, qu'ils tiennent pour des jours néfastes. J'en fus informé, et il en résulta un court délai. Protester n'aurait servi de rien; le bon sens voulait que je me soumisse à l'usage du pays. Non-seulement je n'aurais pas convaincu les gens de l'absurdité de leur croyance; mais, chose plus grave, à la première mésaventure, ma suite n'aurait pas manqué d'attribuer notre malheur à mon incrédulité. Dans tous les cas, c'eût été frapper mes hommes d'inertie que de les mettre en opposition avec les arrêts du destin.
Nous étions à bord trente-deux individus, nombre minime en comparaison de ce que je voyais sur les autres barques, et il n'y
avait pas moyen de le réduire. L'équipage seul n'aurait pas triomphé des obstacles que nous allions rencontrer. Ghattas, à qui appartenait le bateau, l'avait garni de huit mariniers et de quinze hommes d'escorte, ayant pour mission de nous défendre et de nous prêter assistance dans les endroits où le halage serait de rigueur. Ces soldats, ainsi qu'on les appelle, étaient jeunes pour la plupart, et natifs des bords du Nil, situés entre Khartoum et Berber, d'où l'impôt les avait fait partir. L'agriculture ne les empêchant pas de mourir de faim, ils l'avaient quittée pour s'enrôler en qualité de pillards, de voleurs de bétail, de chasseurs d'hommes, pour n'importe quel métier qui pût satisfaire le penchant que tout Nubien a pour la vie d'aventures.
Outre ceux de leurs compatriotes que j'avais loués à Khartoum, ma suite personnelle comprenait deux femmes, deux esclaves, dont les bras suppléaient au moulin absent, et qui, à l'aide d'une pierre, convertissaient le doura en farine pour les hommes.
Nous étions pressés comme des moutons dans un parc; mais, relativement, notre logis était spacieux. Les bateaux, qui n'étaient guère plus grands que le nôtre, portaient régulièrement soixante hommes, parfois quatre-vingts ; et c'était peu de chose en comparaison de ce que nous avons rencontré. J'ai vu des barques, jeaugeant cinquante tonneaux, dans lesquelles étaient arrimés deux cents esclaves. Les gens de l'équipage, accroupis comme des poules, y juchaient sur des planches tendues sur le pont, entre les mâts; et pour que les soldats pussent dormir, ces barques s'arrêtaient le soir dans les endroits où le pays était sûr.
Une cloison en bois brut, placée à l'arrière de notre bateau, me constituait une sorte de cabine. J'avais arrangé ce petit coin le mieux possible, y entassant mes ballots, mes caisses, les mille objets de mon équipement; et c'était là que j'allais m'asseoir.
Faits pour résister à la fois au choc des hippopotames et à celui des bancs de moules, qui se rencontrent çà et là dans le fleuve, les negghers, ou bateaux du haut Nil, sont construits d'une manière toute spéciale. Je ne crois pas qu'il en existe de pareils sur un autre point du globe; et je suis persuadé qu'à une exposition nautique un spécimen de ces barques serait l'objet d'une vive attention. Les récits de voyages ne me paraissent pas avoir donné la description des negghers; c'est pourquoi j'entrerai à leur sujet dans quelques détails.
Il n'est pas douteux que la construction des navires de la mer Rouge, de même que l'architecture des villes qui bordent cette