CHAPITRE XII
nous étions amis ou ennemis, nous pressions noire marche, tous sur le môme sentier. Fort maladroit, avec mes lourdes chaussures — de grandes bottes de marais, — je trébuchais sur les Ironcs d'arbres à écorce lisse, jetés en guise de passerelles aux endroits profonds du Koussoumbo. Devant moi, derrière moi, partout des gens en costume de guerre, menaçants comme des Indiens surexcités; et je me disais naturellement que j'étais à leur merci.
Nous sortîmes du fourré pour entrer dans la plaine; un coup d'œil jeté sur le camp nous expliqua l'affaire : une caravane était arrivée, et la poudre avait salué la rencontre des deux bandes. Les nouveau-venus étaient au service de Touhami, secrétaire en chef du divan du gouverneur général de Khartoum. Pour nos soldats, l'arrivée imprévue de cette bande de compatriotes était une véritable fête. Mais pour Abd-es-Sàmate, qui voyait là une question de concurrence, la rencontre n'était rien moins qu'agréable.
Ces gens de Touhami avaient leur territoire sur le Rohl inférieur; la station de Ronga, où les avait établis quelques années avant un Français, M. de Malzac, était leur zèriba principale. Pour venir ils avaient traversé les districts des Mittous et des Madis, ce qui était la route directe. A Diamvonoû, où j'avais reçu tant de crânes de chimpanzé, et où ils étaient arrivés sans défiance, juste au moment où nous venions de partir, ils avaient trouvé les habitants prêts au combat; et c'était sur eux que s'était déchargée la colère d'Ouando. Retranchés derrière des abatis, ils avaient eu à se défendre pendant deux jours et n'avaient pu s'éloigner sans perdre quelques hommes.
Vers minuit il tomba une pluie abondante qui dura jusqu'au matin; dans l'incertitude du temps qu'il allait faire, on attendit pour lever le camp ; et ne voyant pas d'éclaircie on finit par se mettre en marche sous une bruine épaisse. Les gens de Touhami étaient partis de bonne heure, malgré le vent et l'averse. Chacun de nous était anxieux de préserver de l'humidité sa poudre et ses cartouches; pour moi, j'avais encore plus de souci de mes collections. Une halte d'une heure eut lieu dans une ferme qui se trouvait sur le chemin, et dont les vastes hangars, appartenant au chef de la localité, fournirent à nos bagages un asile précieux.
Remis en marche, nous traversâmes quatre ruisseaux qui se dirigeaient vers le sud, et nous atteignîmes le Mâsoroudi, près
duquel se déployaient, en une longue série, les hameaux de Bongoua. Celui-ci, placé entre Mounza et Degbêrra, payait tribut à l'un et à l'autre.
Ayant passé la rivière, nous nous trouvâmes dans une plaine qui, au bord de l'eau, était frangée de buissons et d'arbres à basses tiges, et qui, par une descente d'environ deux cenls pieds, nous conduisit à l'endroit où nous devions nous établir. On s'occupa immédiatement de la construction des huttes; et chacun s'arrangea du mieux qu'il put dans ces nids étroits, faits avec de l'herbe humide.
Accompagné de sa femme, Bongoua vint nous voir et m'accorda la faveur peu commune de me laisser faire son portrait et celui de sa noble moitié. La vieille dame prit le siège de son époux ; quand elle fut assise, elle posa sur son giron, à la mode du pays, la bande d'étoffe grossière que j'ai mentionnée, et qui, pareille à la sangle d'une selle, était son unique vêtement.
Comme toutes les femmes de sa race, elle était moins brune que son mari, à plusieurs tons près, et avait la peau de la nuance claire du café moulu qu'on a fait peu brûler. Deux sortes de tatouage historiaient sa personne : l'un courant en lignes élégantes sur la poitrine, juste à l'endroit où les corsages décolletés de nos dames sont garnis de dentelles, était composé de points, résultant de nombreuses piqûres, et formait au milieu et sur les épaules de larges croix figurant des nœuds; l'autre couvrait l'abdomen de cicatrices en relief, que l'on avait dû obtenir au moyen d'un fer rouge; cicatrices d'ailleurs très-régulières, disposées en losange, et ressemblant aux anciens ornements des plafonds et des voûtes.
De grandes épingles d'ivoire décoraient son magnifique chignon, que surmontait une plaque de métal, retenue par un peigne dont les cinq dents étaient des piquants de porc-épic.
Malheureusement, étant venue sans cérémonie, Mme Bongoua ne m'offrait pas les dessins peints en noir qui auraient décoré toutes les surfaces plus ou moins sphériques de sa personne, si elle avait été en grande toilette, et qui auraient rendu son portrait beaucoup plus intéressant.
En témoignage de ma gratitude pour la patience avec laquelle elle avait posé, je lui permis de passer les doigts dans ma longue et soyeuse chevelure, ce qui était la plus grande faveur que je pusse accorder aux indigènes.
Les premières heures de la matinée suivante furent consacrées