CHAPITRE XII
exprimer le jus et le faire bouillir; autrement ils n'auraient pas eu la grande surprise qu'ils témoignaient quand, pour en faire l'épreuve, je leur donnais un morceau de sucre.
La plante se développe à merveille dans les défrichements où elle est copieusement arrosée par des canaux d'irrigation, et où, du reste, elle paraît croître à demi sauvage. Si les indigènes avaient plus le sentiment de l'industrie et du trafic, et s'ils étaient moins en dehors des voies du commerce, ils auraient dans ce présent de la nature une source de richesse incalculable.
Le soir, Abd-es-Sâmate et moi nous nous dirigeâmes vers la demeure d'Isingherria. Nous trouvâmes le chef assis en plein air et entouré d'une douzaine de ses gardes du corps; ces derniers étaient en armes. Sachant que dans le pays il est regardé comme une inconvenance de s'asseoir par terre, à la façon des Turcs et des Arabes, et que tous les gens de bonne famille ne vont jamais nulle part sans être suivis de leurs bancs, j'avais emmené l'un de mes serviteurs qui portait ma chaise de canne. Je la fis placer en face d'Isingherria ; et par l'entremise d'un indigène qui pouvait s'entendre avec mon Niam-Niam, nous parvînmes, malgré les inconvénients de ce double canal, à échanger nos paroles jusqu'à une heure avancée de la nuit. De rafraîchissements, il n'en fut pas question. Peut-être l'eût-on regardé comme indigne de l'étiquette d'une première entrevue; mais le cruchon habituel de bière d'éleusine ne fut pas même apporté. En revanche, le tabac fut consommé sans réserve. Je remarquai à ce propos que mes cigares, chose que je ne m'explique pas, n'attiraient nullement l'attention des indigènes, qui pourtant ne fument que la pipe.
Celle-ci, bien que très-primitive, n'en est pas moins excellente. Elle se compose tout uniment de la nervure médiane d'une feuille de bananier, perforée dans toute sa longueur. Les nobles ont souvent à la place de ce tube végétal un tuyau en fer de cinq pieds de long; mais cela ne change rien au système. Dans les deux cas, le bout du tuyau est fermé, une ouverture latérale est pratiquée vers l'extrémité inférieure; un fragment de feuille de bananier, tourné en cornet, s'implante dans l'ouverture et reçoit le tabac. Ce fourneau improvisé est changé toutes les fois qu'il est nécessaire, par un serviteur chargé de cet office. Pour Isingherria, il était renouvelé toutes les deux minutes par un esclave qui se tenait debout derrière le siège du prince. J'ai fumé avec beaucoup de plaisir une pipe de cette nature; elle diminue l'âcrelé du tabac et rend la Tu niée aussi douce
qu'elle pourrait l'être en passant dans un narghilé. De môme que tous les peuples de l'Afrique centrale qui ont échappé à l'influence des chrétiens ou des musulmans, les Momboutlous ne connaissent ni la chique, ni la tabatière.
J'allais enfin voir l'Ciicllé, toucher le but que je m'étais promis d'atteindre. C'était le 19 mars; une marche d'environ deux lieues, droit au sud, à travers des plantations de bananiers, où s'apercevaient des cases habilement faites avec de l'écorce et du rotang, nous conduisit au bord delà rivière. Jamais je n'oublierai cet instant de ma vie; je ressentais l'émotion qu'éprouva Mungo Park, lorsque, le 20 juillet 1796, il posa le pied pour la première fois sur la rive du Niger, et trancha la grande question géographique d'alors, qui était de savoir si le fleuve mystérieux coulait à l'est ou à l'ouest.
Moi aussi j'étais sur la rive, attestant le cours du fleuve. Depuis mon départ de Khartoum, la même question agitait mon esprit. Quiconque sait le vague des termes qui, en arabe, désignent l'amont ou l'aval d'une rivière, devinera l'incertitude des renseignements qui m'avaient été donnés, et comprendra avec quelle ardeur j'aspirais au moment où je verrais les eaux, dont le bruit frappait mon oreille.
Si elles se dirigeaient vers l'est, le problème, jusqu'alors inexpliqué, de la plénitude du Mvoutan était résolu. Si elles coulaient à l'ouest, ce qui était plus vraisemblable, elles n'appartenaient pas au système du Nil.
Enfin l'Ouellé m'apparut : il envoyait au couchant ses flots sombres et profonds. Son aspect me rappela le Nil Bleu à Khartoum. Bien qu'il fût au plus bas, sa largeur était de huit cents pieds, sa profondeur de douze à quinze. Ses bords, pareils aux guefs du Nil, s'élevaient à vingt pieds au-dessus de la surface de l'eau, et semblaient exclusivement formés d'une alluvion argileuse, mêlée de sable fin et de mica. Aussi loin que j'ai pu en examiner la partie découverte, leurs murailles ne m'ont présenté ni drift, ni galets, et je n'y ai vu que ça et là quelques rares débris de coquilles.
Le pays que traverse la rivière descend rapidement d'une centaine de pieds pour gagner le bois qui surmonte la berge, et les rives n'ont pas de terrain d'inondation. Il en est de même sur la partie supérieure, qui porte le nom de Kîbali.
Rien de remarquable dans la vitesse du courant; elle était alors, sur la rive droite, de cinquante-cinq à soixante pieds par