‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 25 sur 251 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

mer, ne soit d'origine indienne, tout le bois de charpente qui s'emploie en Arabie étant pris dans l'Inde. C'est au contraire en Egypte que se sont inspirés les constructeurs des barques du haut Nil, bien qu'ils aient dû modifier la structure et la forme de leur modèle pour l'adapter aux exigences locales. Il ne faut pas oublier que les cataractes qui interrompent la navigation dans la vallée nubienne rendent très-difficile la montée du fleuve et requièrent les efforts les plus énergiques. Ces cataractes, au nombre de dix, n'ont même été franchies en totalité, pour la première fois, que dans ces derniers temps, par des bateaux à vapeur d'une force d'environ soixante chevaux.

A Khartoum, le seul bois dont on fasse usage pour la construction des barques est le sount (acacia nilotica). Beaucoup plus dur et plus lourd que le chêne, ce bois néanmoins est, paraît-il, le seul de la contrée qui puisse être débité à la scie. En raison de sa texture irrégulière et de ses ramifications nombreuses, il est impossible d'en tirer des planches de plus de dix pieds de longueur, ce qui même est assez rare. Le sapin n'arrivant que par exception à Khartoum, où il est hors de prix, les mâts et les vergues y sont faits par assemblage; tous les joints y sont recouverts d'une virole de cuir de bœuf, ce qui ne les empêche pas de céder promptement à la tempête.

L'acacia nilotique n'est pas seulement court et tortu, mais tellement dur qu'il faut le scier quand il est vert. D'autre part, la scie est rarement employée par les Nubiens, qui, dès lors, ne savent pas s'en servir; d'où il résulte que les planches sont faites sans la moindre prétention à la régularité.

Ces défauts, toutefois, sont rachetés par la ténacité sans seconde et par l'inclestructibilité du sount. Avec quelle autre es sence pourrait-on faire, sans côtes, des bateaux de soixante pieds de long sur vingt pieds de large?

Les flancs de ces barques ont un pied d'épaisseur ; ils sont formés de plusieurs couches de planches de longueurs diverses, qui se soutiennent mutuellement. A l'endroit où elles se rejoignent, les planches, dont les extrémités se recouvrent, sont retenues par des clous d'une longueur suffisante pour traverser au moins deux couches de bois. De cette manière, à force de soins et de mesurages, on obtient l'incurvation voulue.

Vue de l'intérieur, la barque ressemble un peu à la moitié d'une coquille de noisette allongée; en somme, elle présente une symétrie complète.

Le prix des clous et l'usure rapide des outils rendent les negghers cinq fois plus coûteux que ne le sont en Europe les bateaux en chêne de même dimension. Un mal d'une vingtaine de pieds porte la seule voile de la barque, voile latine attachée à une vergue gigantesque : en général moitié en sus de la longueur de la coque.

Salués par une foule nombreuse, dans laquelle mes gens avaient une quantité de parents et d'amis, nous quittâmes la rive. Le Ras-el-Khartoum fut immédiatement doublé; ce grand promontoire, d'où la ville a tiré son nom, et qui rappelle le groin d'un animal, s'avance entre les deux rivières et se termine à leur confluent.

Quelle que fût la masse de notre bateau, le vent du nord, gonflant notre voile géante, nous fit marcher au sud avec la vitesse de la vapeur. La nuit arriva sans ralentir notre course, nuit superbe éclairée par la lune. Impossible de dormir tant j'étais ému de la pensée que mon vœu se réalisait, que ce n'était pas un rêve, mais un fait irrévocable. Le bruissement de l'eau qui se trouvait à fond de cale, et de temps à autre le cri d'un oiseau, troublaient seuls le silence. Roulés dans leurs vêtements blancs, comme des momies dans leurs suaires, les gens de l'équipage dormaient sur le pont, serrés les uns contre les autres, et ajoutaient à l'effet spectral de ce voyage nocturne.

Au matin les rayons du soleil tombèrent sur les rives monotones du fleuve, et semblèrent presque illuminer l'Océan, tellement s'étendaient les eaux, dont le courant se dirigeait au nord, sans aucune inflexion. Des terrains bas, confondus avec l'onde interminable, se révélaient par des lignes boisées, qui servaient de cadre à la scène. Les bords du désert formaient au loin de molles ondulations, sur lesquelles s'élevaient, parfois dispersés, parfois en groupes compactes, des acacias : haras et seyals. Ce qu'on apercevait de la végétation démontrait que la Nubie conserve tout le caractère de la solitude voisine. Le chouche (panicum turgidum), pâture ordinaire des chameaux, se trouvait là en abondance. Nous avions franchi un degré de latitude depuis notre départ de Karthoum.

Le voyage du Nil-Blanc a été souvent raconté; on sait que les territoires qui bordent le fleuve gardent le même aspect pendant une longue suite de milles. Rarement quelque montagne lointaine, quelque hauteur isolée vous repose de cette vaste

Le vent du nord, gonflant notie voile géante, nous fit marcher au sud avec la vitesse de la vapeur.

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