‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 26 sur 251 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

monotonie. Malgré tout, la scène ne manque pas d'intérêt ; mille détails se présentent et vous impressionnent.

Le nombre des oies et des canards que l'on rencontre chaque jour attire d'abord l'attention; puis les gras rôtis qu'ils vous fournissent vous rassasient au point que vous prenez leurs bandes en une sorte de dégoût.

La quantité de bétail est prodigieuse; des troupeaux à perle de vue, et sur les deux rives, paissent dans le lointain, ou viennent s'abreuver aux mares qui bordent l'eau courante. Deux fois aussi large qu'en Egypte, le fleuve est animé par les bateaux des pasteurs qui conduisent leurs bestiaux çà et là, accompagnés de leurs chiens qui les suivent à la nage.

De bonne heure, le troisième jour, nous atteignîmes Ghéténa, village considérable, peuplé d'IIassaniehs, et qui est un lieu de rendez-vous favori pour les barques du Nil. Des cypôracées d'un vert splendidc et d'une végétation luxuriante donnaient aux rives l'aspect de celles de nos fleuves, bordés de riches prairies. Des milliers d'oies [chenalopex œgyptiacus), nullement troublées par la vue de notre bateau, allaient et venaient en se dandinant.

Tandis qu'à sa droite le fleuve a pour limite des bancs de sable de trente pieds de hauteur, la rive gauche aussi loin que porte la vue est entièrement plate, et le sorgho y est cultivé. Cette différence entre les deux bords, différence frappante qui se remarque sur plusieurs degrés de latitude, s'explique par une loi naturelle, dont les effets s'observent également sur le Nil inférieur. Quand un fleuve se dirige du sud au nord, le mouvement qu'imprime à ses molécules la rotation plus rapide des latitudes méridionales, le chasse de manière à produire l'érosion de la rive droite (celle du levant), tandis que le dépôt limoneux se fait du côté opposé. Si ce phénomène, qui nous est offert non moins clairement par quelques-uns des fleuves d'Europe, se présente ici sur une plus grande échelle, cela tient à la direction constante du Nil vers le nord, pendant un cours de trente degrés de latitude, le tiers du quadrant terrestre.

Il résulte de là que, en général, les cultures sont placées au couchant; tandis que les bateaux passent du côté de l'est, où le chenal est plus profond, et la rive émaillée de villages à population fixe. C'est à peine si le chenal s'écarte de la ligne suivie par cette rive, et quelques voya ,eurs ont vu dans la différence de niveau des deux rivages la preuve de l'inclinaison du pays vers l'ouest ; mais celle-ci n'est qu'apparente.

Beaucoup de mes prédécesseurs ont fait, en outre, une grave méprise en jugeant de la productivité du district par les nappes de sable et par les champs de famine de la rive orientale. Le Nil-Blanc est chargé d'un limon qui n'a pas, il est vrai, les qualités que donnent à celui du Nil-Bleu les terres volcaniques des montagnes abyssines, mais qui n'en forment pas moins une alluvion féconde. Le sol est ici non-seulement fertile, mais d'une légèreté remarquable, et d'une teinte plus brillante, plus chaude que celui d'Egypte et de Nubie, ce qui est dû probablement à l'absence de calcaire.

Vers le milieu du jour, la brise souffla avec tant de force que notre reis fît carguer la voile ; malgré cela, et en dépit du courant, notre marche fut surprenante. Le vent s'étant calmé peu à peu, on lui rendit graduellement de la toile, et nous filâmes avec la rapidité de la flèche. Des bandes d'oies se trouvaient sur notre passage ; nous les traversions, tirant à l'aventure, et ramassant les victimes que nous pouvions atteindre.

Au coucher du soleil, nous étions à Wod-Chélaï, point de relâche très en faveur dans cette partie du Nil. Suivant la coutume, nous y tuâmes un bœuf1 ; et congé formel du monde mahométan y fut pris et scellé par de nombreuses libations de mérissa (bière indigène). Cette prise de congé devait se renouveler plus d'une fois. On nous avait dit qu'en amont il n'y avait plus de villages; mais de façon ou d'autre, il se présenta diverses occasions — achats indispensables, rencontres d'anciens amis — qui nécessitèrent de nouveaux adieux bachiques. Ces délais me faisaient perdre un temps considérable, et souvent dans les endroits les plus insipides.

Après un jour entier de halte à Wod-Chélaï, j'allai faire une petite excursion de l'autre côté de l'eau. J'entrai dans plusieurs villages, assez éloignés du Nil, et m'y informai de l'état de l'agriculture. Bien que très-éclaircies, de grandes forets de sount couvraient les districts voisins du fleuve. Au delà des bois, s'étendait une grande plaine, largement cultivée. Le sol de cette plaine est composée d'une terre argileuse d'un gris de cendre, différente de celle d'Egypte, mais non moins fertile. Si Baker, en parlant de cette province, l'accuse de stérilité, c'est parce qu'il n'a vu que les sables de la rive orientale.

Une variété du sorgho ordinaire, variété à grain jaune, le sof-

1. J'avais eu pour cinq dollars (vingt-cinq francs) une couple de bœufs gras.

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