‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 27 sur 251 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

fra du marché de Khartoum, vient tellement bien ici que je lui ai trouvé des épis qui n'avaient pas moins de neuf pouces de longueur sur cinq de diamètre, preuve convaincante de la fécondité du sol.

J'étais accompagné dans cette promenade par Arslane, un grand chien de berger venu avec moi d'Europe; et dans tous les villages où nous entrions, les habitants prenaient la fuite, en s'écriant avec effroi : « Une hyène ! une hyène ! » Il fut très-difficile de leur faire comprendre que cet animal, dont la robe avait des taches brunes, n'était qu'un chien. Je ne connais pas d'endroit où la peur des gros chiens soit aussi générale que dans cette partie du Soudan.

Il y a quelques années, l'explorateur voyait ici d'immenses forêts; la demande considérable de bois de charpente pour la construction des bateaux les a presque entièrement fait disparaître. Sous le règne de Méhémet-Ali, le gouvernement avait à Wod-Chélaï un dock où se faisaient les nombreuses embarcations que ce pacha entreprenant lançait sur le haut Nil. Il existe aujourd'hui un établissement du même genre en amont de l'île d'Aba, où des provisions de bois sont emmagasinées pour les besoins futurs.

Sur cent arbres, à peine s'il y en a un qui puisse fournir les madriers nécessaires. Les habitants des rives aiment mieux payer leurs taxes en bois qu'en argent; d'où il résulte que les arbres de belle venue sont coupés avant l'âge, et que les anciens deviennent de plus en plus rares. Enfin, les bateaux à vapeur trouvent dans les forêts du rivage un supplément de combustible qui paraît inépuisable et dont ils abusent.

Notre marche se continua pendant la nuit, jusqu'à un endroit où l'on fait de l'eau et qui est situé sur la rive gauche, près du village de Tourra. A cette place, nous fûmes en vue de la montagne voisine d'Arrache-Kol.

Les hippopotames étaient de plus en plus nombreux; leurs ronflements continus s'entendaient de loin, et ne déchiraient pas moins l'oreille que le grincement perpétuel de notre gouvernail. L'Européen qui remonte le Nil-Blanc doit s'accoutumer à ce bruit sous peine de ne pas dormir.

La rive occidentale , marquée par des rangées d'acacias presque aussi droites que nos avenues, est d'un aspect qui n'a rien d'africain, en raison de l'absence du palmier, principal ornement des tropiques; elle rappelle plutôt les parties

maigrement peuplées des bords du Yolga el d'autres rivières russes.

L'Arrachc-Kol est une montagne isolée de quelque cent pieds de hauteur, et dont les pentes abruptes et dentelées surgissent directement de la plaine. Les trésors qu'y a récoltés il y a trente ans le voyageur Kotschy l'ont fait connaître aux botanistes. Je n'eus pas le loisir d'explorer les alentours de ce centre plein d'intérêt; il fallut me contenter d'une course au village de Tourra, qui est à deux lieues du fleuve.

On ne peut pas se faire une idée de la quantité de vaches qu'il y a aux environs de cette bourgade ; la route est bordée d'une série d'abreuvoirs, où des troupeaux de mille à trois mille têtes se réunissent et présentent un spectacle frappant. Les bêtes bovines des Hassaniehs sont d'une race particulière à tout le Soudan oriental, race caractérisée par une bosse, et qui, sans nul doute, est proche parente du zébu de l'Inde.

Le bœuf d'Egypte, que la peste du bétail de 1863-64 a presque entièrement détruit, est dépourvu de cette bosse caractérielle. Ses cornes sont brèves, et il diffère du précédent par la forme du crâne. On ne le retrouve plus que dans la Nubie centrale. Il est moins grand et moins fort que celui des Hassaniehs. Je parlerai plus tard des bêtes bovines des Baggaras, qui surpassent toutes celles des tribus nègres du haut Nil. Dans les troupeaux des Chillouks, de même que clans ceux des Dinkas, la couleur dominante est le gris clair ; tandis que chez le bétail en question la robe est généralement tachetée comme celle du léopard : des mouchetures noires sur un fond pâle; toutefois le pelage brun et blanc, ou blanc et noir, ainsi que le brun rouge tout uni, est loin d'être rare.

Je fus conduit, à travers des bois parfumés d'acacias en fleurs, à une place où un petit marché hebdomadaire avait rassemblé les vaches des environs, et où le lait coulait à flots.

Les Hassaniehs ne diffèrent pas, physiquement, des autres nomades qui, plus ou moins arabisés, parcourent le désert des deux côtés du Nil. Ceux que j'ai vus m'ont paru beaucoup moins défiants que les Bicharines et les Hadendoas; mais peut-être cela tenait-il à ce que, parlant un bon arabe, ils me comprenaient mieux et se faisaient mieux entendre. Partout ils accoururent et m'entourèrent pour voir mon chien, dont il me fallut chaque fois répéter l'histoire, redire les qualités et la généalogie. Possédant eux-mêmes une race magnifique de lévriers, qu'ils dressent

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