‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 28 sur 251 · CHAPITRE IL 5t · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL 5t

à chasser la gazelle et qu'ils ont en grande estime, ils prirent à ces détails le plus vif intérêt. Leurs chiens ont une odeur trèsforte; je peux en dire autant des maîtres.

Le gracieux acacia parasol (A. spirocarpa) se rencontre ici, à la lisière du bois, pour disparaître finalement de l'autre côté du prochain désert. Sur la rive droite on voit de nombreux massifs d'un arbuste à larges feuilles qui couvre le pays et qui, pendant des milles, dispute la prééminence à toutes les plantes voisines. Cet arbuste est l'ipomée à feuilles d'asaret; en divers endroits on le prendrait pour un buisson de roses, tant ses grandes fleurs sont abondantes et relèvent brillamment le sombre aspect du rivage.

Notre marche fut continuée pendant la nuit ; le chenal était large et profond ; nous avancions librement dans l'ombre. Par leur ronflement, leur grondement perpétuel les hippopotames troublaient singulièrement notre repos ; il semble qu'il n'y ait pas de trêve à leur tumulte. On les aurait crus tout près de nous ; mais un regard aux alentours ne les découvrait pas ; seulement, au loin des têtes massives, pareilles à des points noirs, s'apercevaient au-dessus de l'eau. De temps à autre, comme pour faire diversion, un rugissement éclatait sur la rive : celui de quelque lion cherchant pâture.

Au matin nous passâmes devant Douëmé, l'un des plus grands villages du district. Peu de temps après, nous atteignîmes des groupes d'îlots féconds dont le sol, cultivé récemment, l'est avec succès. Il est consolant de voir les fellahs de Nubie remonter le Nil et porter l'agriculture de plus en plus loin. La population passive des bords du fleuve, population noire, a été, depuis quelques décades, en partie déplacée, en partie éperonnée au travail; ce qui rachète un peu l'abandon de la région nubienne, dont l'oppression et l'impôt ont fait un désert.

Les oies étaient toujours aussi nombreuses : des bandes interminables. On avait recours à tous les moyens pour varier leur apprêt : farce de riz, sauce tomate, champignons. Tous les accommodements épuisés, nous en revenions au seul canard qu'on pût obtenir, Varias viduata. Ce fut l'âge d'or de ma cuisine ; les provisions abondaient, et Rikhane, doué de facultés inventives, en tirait le meilleur parti. Mais le temps allait venir où mon chef déplorerait la perte des années qu'il avait passées au Caire, à l'hôtel de Shephcard, pour y acquérir un talent qui, faute d'emploi, s'éteignait de jour en jour. Ce fut au point qu'au bout de

trois ans il ne savait plus faire cuire de riz sans le faire brûler.

Quelques jours après mon départ j'avais découvert que le sage Ghattas, à qui appartenait le bateau, y avait embarqué d'une façon très-économique toute la poudre et toutes les cartouches qu'il nous fallait pour un an. Afin d'éviter la dépense d'un emballage convenable, il avait mis tout bonnement dans du papier, et dans des sacs en natte, plusieurs quintaux de ces matières explosibles, et les avait empilés au seuil de ma cabine, juste à l'endroit où je m'asseyais pour fumer, tout en regardant le paysage. J'avais immédiatement fait recouvrir d'une peau de vache ce tas inflammable , et la contemplation et la pipe avaient été reprises avec sécurité.

Le soir du jour où nous avions été en vue de Douëmé, nous atteignîmes la station égyptienne d'El-Ês ou Kahoua, station militaire où le gouvernement a de grandes provisions de doura. El-Ês fut, pendant des années, l'extrême limite de l'action de l'État vers le sud. Il y passe une route très-fréquentée qui traverse les deux Nils, et qui joint le Kordofan à l'Abyssinie. C'est par cette route que les Baggaras amènent leurs chevaux que, pour la plupart, ils achètent à l'encan, au marché de Gallabat.

Immédiatement au-dessus d'El-Ês commence la région des îles Chillouks, dont la cognée n'a pas encore touché les arbres, ce qui les rend précieuses.

Un peu plus haut, suivant la ligne du rivage, se déroule des deux côtés une série d'établissements agricoles formés par des Nubiens. Nous nous arrêtâmes à Om-Mandeb, l'une des îles boisées dont il vient d'être question. Mandeb est ici le nom du plus épineux de tous les végétaux, le mimosa asperata. Propagé par le fleuve, l'asperata se retrouve accidentellement à de grandes distances, même en Egypte. Il entoure complètement File verdoyante à laquelle il donne son nom, et lui forme une enceinte impénétrable. Le melon d'eau se voit ici à l'état sauvage. J'ai acquis la preuve que ce délicat objet de nos soins est originaire d'Afrique, demeure primitive de l'âne et du chat.

La vie animale est largement développée dans ce désert. Nonseulement les bords en sont pressés par une foule d'hippopotames, qui les ont troués de leurs empreintes, mais des rangées de crocodiles se chauffaient au soleil à trente pas devant nous, et y avaient formé des sillons qui témoignaient de leur nombre.

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