‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 29 sur 251 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des varans (grands iguanes «) et d'autres reptiles glissaient dans l'herbe sèche qu'ils faisaient bruire. Partout sous les arbres étaient des coquilles d'œuf et des peaux de serpent. Au milieu des branches s'entendaient les querelles, les combats d'un méchant cercopithèque, le gris-et-vert, tandis que des oiseaux de mainte espèce, des aigles quittant leurs plates-formes, des légions de rémipèdes, animaient constamment la rive.

Mais ce qui pour moi avait le plus d'intérêt, c'était l'infinie variété des plantes qui abondaient sur le fleuve, jouets des vents et des vagues. Parmi elles était Vherminiera, connu sous le nom d'ambatch, et dont le rôle est si important dans cette partie du Nil, qu'on peut le désigner comme le plus remarquable des végétaux indigènes.

Kotschy, mon prédécesseur, ignorant qu'Adanson l'avait trouvé dans la Sénégambie, l'appela JEdemone mirabilis, changé par corruption en Anémone mirabilis, nom encore plus étrange, sous lequel il apparaît dans beaucoup de livres qui traitent de l'Afrique. L'ambatch se distingue par la légèreté exceptionnelle de son bois, si toutefois la substance fongiforme de sa tige mérite d'être qualifiée de ligneuse. Il atteint de quinze à vingt pieds de hauteur et six pouces de circonférence à sa base ; sa légèreté est si grande que tout naturellement on le compare à une plume Ce n'est qu'en l'ayant à la main que l'on peut croire à la possibilité de mettre sur ses épaules un radeau assez grand pour porter huit personnes. L'ambatch croît avec une grande rapidité dans les plis tranquilles du rivage; comme il émet ses racines tout simplement dans l'eau, des buissons entiers sont facilement entraînés par le vent, ou par le courant, et vont s'établir ailleurs. Telle est l'origine des barrières végétales que l'on rencontre sur le haut Nil, où très-souvent elles arrêtent la navigation. D'autres plantes contribuent à former ces îles , qui , nouvelles Délos, sortent journellement des eaux; ce sont, en particulier, la vossie et le célèbre papyrus des anciens, qui n'existe plus maintenant dans aucune partie de l'Egypte ou de la Nubie.

Le 13 janvier, sur l'un des nombreux îlots du fleuve, eut lieu notre première rencontre avec les Chillouks. Cette tribu nègre avait autrefois des établissements dans toutes les îles de cette

1. Grosse Leguane. Nous avons traduit littéralement; mais nous rappellerons qu'on a séparé les varans des iguanes et qu'on en a fait une famille particulière.

(Note du traducteur.)

région, et s'étendait beaucoup plus vers le nord; aujourd'hui, c'est un fait exceptionnel quand ses pirogues, creusées dans des tamariniers, descendent le fleuve jusqu'à cette latitude ( 12° 30'). Les Baggaras, au contraire, remontent la rive de plus en plus, et, à l'orient, s'aventurent avec leurs troupeaux jusque chez les Dinkas.

A cette place, des bancs de sable, rayés de diverses couleurs, donnent à la scène un caractère remarquable. Ils étaient couverts de bandes de grues couronnées, alignées sur cinq ou six rangs, comme des soldats, et le bec tourné du côté de la brise qui soufflait du nord. Cet oiseau, qui fait sa nourriture de grain et de fèves, a la chair préférable à celle de l'oie, au moins quand il est jeune. Avec la pintade, il nous aidait à varier notre menu.

Sur la rive gauche du fleuve se voyaient des troupes nombreuses d'antilopes mégalocères, qui venaient boire tranquillement. Ailleurs, les arbres près desquels nous passions étaient peuplés de singes folâtres, à qui les branches servaient de balançoires. Pour la première fois, nous vîmes le marabou (cigogne à sac) paraître au bord de l'eau en nombre considérable. Cette diversité de formes vivantes donnait à la solitude boisée où elle nous apparaissait quelque chose de la fascination du êye.

Le 14 fut notre premier jour de malheur, et cela par ma faute, nien qu'indirectement. Un bateau nous avait rejoints dans la matinée ; mes hommes, voulant profiter de la rencontre, demandèrent qu'on s'arrêtât. L'endroit où nous étions alors n'offrait nul intérêt; je fis aller un peu plus loin, afin de débarquer sur une île qui me paraissait plus attrayante. Ce fut dans cette île qu'arriva le malheur. Mohammed-Amin, l'un des deux hommes qui m'accompagnaient, approcha par hasard d'un buffle, couché dans les grandes herbes, où probablement ce buffle dormait. Ni l'un ni l'autre nous n'avions l'intention d'attaquer l'animal; mais, troublé dans son repos, celui-ci entra en fureur. Bondir et lancer l'importun dans l'espace fut l'affaire d'une seconde. Mon fidèle compagnon gisait là, tout sanglant ; et devant lui, la queue haute, mugissant avec rage, le buffle se préparait à le fouler aux pieds, lorsque heureusement l'attention de la brute tomba sur nous, qui, muets de saisissement, regardions l'horrible scène.

J'étais sans armes; mon fusil, que portait Mohammed au mo-

Mohammed attaqué par un buffle.

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