CHAPITRE I
Le temps qui s'écoula entre mes deux voyages fut occupé par les études nécessaires à l'analyse et à la classification des trésors ([iic j'avais recueillis.
Tous ceux qui connaissent l'innocente avidité d'un chasseur de plantes comprendront à quel degré ce genre d'études fit arriver ma soif d'un nouveau butin. Je ne pouvais oublier que la plus grande partie du bassin du Nil, avec la flore mystérieuse de ses affluents méridionaux, ouvrait au botaniste un champ vierge de toute investigation ; et cet inconnu avait pdur moi un attrait irrésistible. Celui qui, dans un lieu fermé à la science, a recueilli des variétés nouvelles, et qui s'est livré sans réserve à la libre nature, aspire sans cesse, et avec une ardeur croissante, à retrouver ces joies. Ni les maux qu'il a subis, ni les dangers qu'il a courus ne sauraient l'en détourner; il se rappelle, comme une vision du paradis, cette terre qu'il aime ; il s'exagère Finsalubrité du climat qu'il habite ; il se révolte contre le misérable formalisme de la vie civilisée; et sa pensée vole aux solitudes lointaines, comme une colombe aux lieux déserts.
Telles furent mes impressions pendant les deux années qui suivirent mon retour. L'insuffisance de mes ressources personnelles m'avait forcé d'ajourner l'exécution de mon projet, lorsqu'une heureuse circonstance vint me permettre de réaliser mon rêve.
Après la mort d'Alexandre de Humboldt, il a été fondé à Berlin, sous le nom de cet homme illustre, et comme témoignage de gratitude envers lui, une institution 1 qui a pour but de venir en aide, sans distinction de croyance ou de nationalité, aux personnes qui se livrent à l'une des études auxquelles Humboldt s'est consacré avec tant d'ardeur. L'Académie des sciences de Berlin avait qualité pour juger des entreprises qui méritaient l'appui de l'institution, et pour choisir les agents qui pouvaient mener à bien ce qui avait été résolu. Je me hasardai à lui soumettre un projet d'exploration botanique dans la partie équatotoriale que baignent les affluents occidentaux du haut Nil. Mon projet fut accepté, et j'eus le bonheur de me voir accorder les fonds disponibles que l'Institution Humboldt accumulait depuis cinq ans.
C'est ainsi, qu'au mois de juillet 1868, je me retrouvai sur le sol africain.
I. tiumboldt-Stiftung fur Naturforschung und Reisen. (Fondation Humboldt pour l'avancement des sciences et l'exploration des pays lointains.)
Pendant mon premier séjour à Khartoum j'avais recueilli des renseignements sur les expéditions que les traitants de cette place font du côté des sources du Nil pour y chercher de l'ivoire. J'avais en outre eu d'excellents rapports avec des Khartoumiens; et avec l'aide ce ces derniers j'espérais établir mon plan d'opérations sur une basé solide.
Il était certain que le gouvernement du khédive n'avait que peu d'influence, et nulle autorité, chez les noires tribus du Nil supérieur. Sous sa direction les marchands de Khartoum avaient certes fait quelque chose. Depuis seize ans ils traversaient le pays dans presque tous les sens, et ils avaient établi, pour leur propre compte, des stations à la frontière nègre; mais sur la généralité du sol leur prise de possession n'existait pas. Néanmoins il était clair que sans leur concours, et sans l'appui du gouvernement, nul voyageur, ayant la science pour objet, ne pouvait espérer de réussir.
Divers explorateurs avaient déjà essayé, au prix de grands sacrifices, de former des expéditions indépendantes, escortées d'un nombre suffisant d'hommes armés, qu'ils engageaient de leur propre chef; mais dès qu'ils avaient gagné les régions lointaines, où les canaux de la rivière sont tous aux mains des trafiquants, ils tombaient nécessairement sous la coupe de ces derniers, sans lesquels ils ne pouvaient avoir de vivres. On ne peut compter en outre que sur les traitants pour obtenir des porteurs, gens indispensables dans une région où toutes les bêtes de somme employées dans les autres pays sont tuées par le climat.
Bref, je résolus de me joindre aux caravanes des négociants de Khartoum, pensant bien que les contrées ouvertes par eux offriraient à mes efforts une étendue suffisante.
Il était probable que ces marchands d'ivoire n'éprouveraient pas le besoin de contrecarrer mes projets. Cependant je ne voulais pas m'y fier; et comme ils étaient sujets du kédive, je songeai à demander l'appui du gouvernement. Dans le pays nègre, les traitants étaient les maîtres de la situation et réellement irresponsables; néanmoins leurs intérêts les faisaient dépendre de l'Egypte; et c'était là ce qui me donnait le moyen de les tenir.
Par mesure diplomatique, je m'étais assuré la reconnaissance du gouvernement égyptien; toutefois je savais par expérience que de simples lettres de recommandation aux autorités locales, tant qu'elles ne renfermaient que les banalités des formules