CHAPITRE II
Je passai l'eau et j'allai faire un tour dans la montagne qui touche presque au bord du fleuve ; j'y rencontrai pour la première fois le tamarinier, que désormais je devais retrouver dans toutes mes courses. L'ombre épaisse que répand son feuillage, d'un beau vert, fait de cet arbre un lieu de rendez-vous sur tous les chemins du centre de l'Afrique.
Un autre arbre, qui devient familier à tous les voyageurs clans cette partie du Soudan, est l'héglik [balanites egyptiaca), dont les fruits, qui ressemblent à des prunes, jonchent le sol. Les habitants de Khartoum les désignent sous le nom de lalôb; ils renferment une pulpe douceâtre, qui a la saveur du pain d'épices, mais avec un arrière-goût d'amertume, et dont les propriétés sont purgatives l.
Une escalade d'environ huit cents pieds d'altitude me conduisit au sommet du Nyémati, d'où l'on a une belle vue des savanes que traverse le fleuve. Les versants de la montagne qui est granitique sont formés en partie de masses rocailleuses, en partie de grandes surfaces planes, ayant plusieurs centaines de pieds de longueur, surfaces ininterrompues, qui descendent jusqu'à la rivière, et qui, par endroits, ressemblent à des toitures effondrées. Dans toutes les crevasses, dans toutes les fentes profondes étaient des essaims de chauves-souris; de toutes ces noires ouvertures s'échappait une odeur fétide. Le daman d'Abyssinie, dont l'extérieur rappelle celui des marmottes, et qui grimpe avec aisance aux rochers les plus abrupts, se voit dans toutes les montagnes de cette région.
Du Nyémati, la vue s'étend à l'orient jusqu'aux monts duDar-el- Foungi, situés dans le haut Sennaar, à une distance de plus de trente milles.
A mesure que nous remontions le fleuve, les îles devenaient de plus en plus fréquentes et les canaux plus obstrués. Ici l'ambatch est presque entièrement exclu par la vossia; il ne reparaîtra largement qu'à l'embouchure des rivières.
Nous rencontrions continuellement des Baggaras, avec lesquels, sans nous arrêter, nous parlions du prix des vivres. Un bœuf en très-bonne condition, une bête grasse, nous fut vendue
1. Ce goût d'amertume est peut-être local; il ne paraît pas exister dans la vallée du Settite. Baker, en parlant des hégliks de celte région, dit que le fruit en est délicieux. Irritant pour les entrailles, il perd ses propriétés nuisibles par la cuisson. Mme Baker en avait fait, avec du miel sauvage, des confitures non moins saines qu'agréables.
(Note du traducteur.)
trois dollars, prix qui laisserait de beaux bénéfices à une compagnie fabriquant de l'extrait de viande. Les peaux ne sont pas exportées; elles s'emploient dans le pays.
Toute la rive gauclie appartient aux Baggaras, qui s'y rendent en hiver, lorsque les herbages de l'intérieur sont desséchés. Dans les endroits où ils s'établissent de nouveau, comme ils font maintenant çà et là, soit dans les îles, soit sur la rive droite, ils en expulsent les Chillouks. A divers moments du jour, nous débarquions pour fraterniser avec eux.
Les canards, en très-grand nombre, étaient pour nous l'occasion d'une chasse amusante et fructueuse; quant aux oies, il y en avait toujours plus que nous n'en pouvions manger.
De temps à autre glissait auprès de notre barque la frêle pirogue d'un Chillouk se livrant à la pêche. Il n'y avait pas d'habbabkoum pour ce nègre ; il n'y pouvait prétendre en sa qualité de païen. On le saluait ironiquement d'un Wod-el-Mek (fils de roi) ; puis on lui faisait dire d'où il venait, où il allait; et le poisson qu'il avait pris lui était enlevé. C'est ainsi que cela se pratique sur tous les bateaux qui passent. Mais les Chillouks sont également soumis à l'Egypte, et avant peu ils jouiront des mêmes droits que les autres sujets du khédive; si faible qu'il paraisse, l'avantage sera réel.
La route commençait à devenir d'un ennuyeux qui me donnait des craintes sérieuses. Cela durerait-il ainsi? Plus de bois sur les bords; rien que la savane, une plaine sans fin.
On tuait des canards bruns (anas viduala) et des spatules, dont le goût huileux ne pouvait être dissimulé qu'à force de piment. Le soir, on trompait les heures par des récits de voyages ou d'aventures. Chacun avait une histoire étonnante qu'il racontait avec délices; quelque fait en dehors de tout ce qu'on a jamais vu, et dont il affirmait l'authenticité « par le Coran et par la barbe du Prophète ». L'Afrique, disait Aristote, il y a plus de vingt siècles, a toujours quelque chose de neuf à montrer; c'est encore vrai maintenant. Le dernier récit, à l'époque dont il est question, roula sur les Pygmées. Ce fut alors que je reçus mes premiers renseignements à leur égard; j'étais loin de prévoir que je dusse jamais entrer en relations avec un pareil peuple. Je ris beaucoup des détails que me donnait sur lui un témoin oculaire; et, à part moi, rangeant ledit peuple dans la catégorie des créations fabuleuses, je cherchai une histoire qui fût la contre-partie de la sienne. « L'Homme à queue » d'Alexandre