CHAPITRE IL
Dumas répondait parfaitement à mes vues. Ce conte est si habilement fait, tellement précis dans sa simplicité, qu'il captiva l'attention de tous ceux qui F écoutèrent.
Malgré l'incontestable monotonie de la scène, chaque endroit où j'abordais me procurait quelque surprise. Un désert se déployait sur la rive droite; j'y pénétrai un jour, et large fut ma récompense. Les buffles y avaient taillé des chemins à travers les fourrés et les lianes. Suivi d'une petite bande armée, je profitai de ces routes. Les empreintes qui se voyaient dans toutes les directions indiquaient une si grande quantité d'animaux, que l'on pouvait s'attendre à quelque rencontre aussi dangereuse que celle dont Mohammed avait été victime; mais il n'en fut rien. Je trouvai là, à l'état sauvage, la louffa qui appartient à la famille des courges. Le fruit de cette plante, quand il est sec, renferme un squelette fibreux qui peut servir d'épongé; ce pourquoi la louffa est souvent cultivée en Egypte.
Je pourrais citer beaucoup d'autres végétaux qui ne sont connus dans cette dernière contrée que par la culture, et qui ont leurs types dans les forêts du Nil-Blanc, où fut leur première demeure. On peut en inférer, avec quelque raison, qu'à une époque infiniment lointaine, le caractère de la végétation, dans toute la vallée du Nil, était beaucoup plus uniforme que de nos jours. C'est le développement de la civilisation dans l'ancienne Egypte qui a dépossédé la flore de son domaine septentrional, et fait qu'on ne retrouve plus certaines plantes qu'à des centaines de milles en amont du fleuve. L'assertion est confirmée, dans une certaine mesure, par ce qui s'est produit à l'égard des animaux. D'après les récits traditionnels, l'ibis, l'hippopotame et le crocodile se trouvaient, dans les temps reculés, sous des latitudes bien plus hautes que celles où nous les voyons maintenant. Le papyrus témoigne également en faveur de cette théorie.
Enfin l'horizon fut brisé au midi par une montagne qui était le Défafang, un ancien volcan d'une altitude de trois cents mètres et qui est à plusieurs milles du fleuve. Werne, l'un des premiers explorateurs du haut Nil, le seul Européen qui ait visité le Défafang, en a rapporté des échantillons de roche, dans lesquels se retrouve la nature vulcanienne de la lave basaltique, échantillons qui correspondent aux formations similaires de l'Eifel.
Cette montagne s'élève comme une borne-frontière entre le premier territoire nègre que traverse le Nil-Blanc et celui que parcourent les Baggaras. .
Tandis que nous filions sur l'eau profonde, à côté des roseaux dont la rive est couverte, le bruit de notre grande voile fît partir un troupeau de buffles, qui disparut sans nous donner le temps de saisir nos carabines. Presque aussitôt nous passâmes devant le dernier camp des Baggaras, où une scène à la fois vive et pittoresque appela notre attention. Des buffles venaient de se jeter sur des pâtres et avaient mis tout le monde en émoi. Excités par les cris frénétiques des femmes, les hommes par centaines, quelques-uns à cheval, tous armés de lances ou d'épées, se précipitaient vers l'endroit où l'attaque avait eu lieu.
Il était évident pour nous que c'était la bande que nous avions dérangée qui était cause de cette alerte. On semblait croire que nous avions tiré sur les buffles ; mais personne n'aurait pu dire comment la chose s'était passée. Le vent du nord, qui nous était favorable, nous entraîna avant que nous eussions appris la fin de l'aventure. Nous vîmes seulement un pauvre garçon qui avait eu le même sort, et peut-être plus de mal, que notre Mohammed. A propos de celui-ci, je dirai que les deux bords de la fente de sa lèvre supérieure avaient été réunis au moyen d'une couple d'épingles à insectes ; qu'il but de la camomille, mangea de la bouillie en abondance; et qu'après avoir craché un petit fragment d'os, puis un autre, il alla de mieux en mieux et ne tarda pas à se rétablir.
Dans l'après-midi notre bateau rencontra une flottille de pélicans d'un gris clair ; ce fut à qui lutterait de vitesse. Du petit plomb, qui lui fut envoyé à plusieurs reprises, ne parvint pas à mettre la bande au vol; mais à la fin, l'ayant dépassée, nous réussîmes à tuer quelques-uns de ses membres. Avec les plumes flexibles que ce pélican a sur la poitrine , les sauvages du haut Nil se font des perruques qui imitent parfaitement les cheveux gris, et qui seraient une précieuse acquisition pour la garde-robe de n'importe quel théâtre.
Une course rapide sur la rive gauche me fit tomber sur la piste d'une troupe considérable d'éléphants. D'après les Baggaras, ces animaux abondent dans tout le district. Le territoire adjacent, qui appartient aux Chillouks, est trop peuplé pour que les éléphants y soient nombreux ; et ces animaux refluent dans ce lieu désert où il faut souvent les poursuivre en barque, le sol qui est au niveau du fleuve étant couvert par l'inondation.
Au coucher du soleil, nous atteignîmes, sur la rive droite, un endroit qui restera célèbre dans les fastes du Nil-Blanc, celui