‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 34 sur 251 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

où Mohammed Kher, fameux chef de bandits, eut son quartier général. Les remparts, derrière lesquels se voient des débris de murs en pisé, qu'entourent des tranchées profondes, marquent la place où fut la zèriba de Mohammed. A en juger par les tas d'ossements qui existent encore, le nombre des bœufs qui ont été consommés là est quelque chose d'énorme. Le pillage s'étendait au loin, mais les Chillouks en étaient les principales victimes1. Avec son contingent de Baggaras bien montés, Mohammed Kher ne fut pas seulement la terreur des noirs du voisinage; il brava les gens de Khartoum, et défia l'autorité du gouverneur. C'est lui, toutefois, qui enseigna aux traitants comment avec des fortifications bien employées on pouvait intimider et soumettre les indigènes.

Des quantités d'os humains, restes d'esclaves enlevés par la maladie, gisent dans ce repaire au milieu de têtes d'âne et de cheval. L'incendie annuel des steppes a carbonisé beaucoup d'entre eux. Dans toute l'Afrique, des squelettes d'homme calcinés indiquent la passée du marchand d'esclaves.

A peu de distance de ce lieu mal famé, se trouve un village devant lequel nous nous arrêtâmes. Ce village, appelé Kaka, est le point le plus septentrional qu'habitent les Chillouks, au bord du Nil-Blanc; le gouvernement du khédive y entretient un dépôt de doura.

Il y a vingt ans les Dinkas avaient sur cette rive des villages par centaines. Les récits des voyageurs qui accompagnèrent l'expédilion envoyée à la recherche des sources du Nil par Méhémet Ali, font voir qu'il se trouvait alors ici non moins d'habitants qu'au centre du pays des Chillouks. Par suite des razzias de Mohammed Kher, toute la rive orientale n'est plus aujourd'hui qu'une forêt déserte. Excepté celui de Kaka, les Chillouks n'ont aucun établissement sur cette rive, et les Dinkas se sont retirés dans l'intérieur, à quelques journées du fleuve.

A peine étions-nous arrêtés que les gens du village se pressaient au bord de l'eau ; c'était toujours mon chien qui était la grande attraction. La vue de sauvages qui, tout à coup, se présentent en foule dans leur nudité primitive, cause une impression étrange que même une longue habitude ne saurait dé-

1. Dans une de ces razzias, dont parle Petherick, Mohammed Kher, à la tête de ses Baggaras, fît cinq cents captifs, enleva douze mille têtes de gros bétail, et une telle quantité de grain qu'il fallut huit radeaux pour la transporter.

(Note du traducteur.

truire; quelque familier que devienne ce spectacle, il vous rappelle chaque fois la civilisation que vous laissez derrière vous, et la distance qui vous en sépare.

L'un de mes hommes m'arracha à mes pensées en me disant que les Chillouks ressemblaient aux chrétiens. Je lui répondis que ces noirs, quelle que fût leur croyance, avaient du moins le bonheur de n'être ni juifs, ni mahométans.

Un large sombrero, de forme mexicaine, qui me protégeait contre le soleil, excita la curiosité des spectateurs. Ceux-ci avaient une coiffure également compliquée, si ce n'est qu'elle était composée de leurs propres cheveux. Je leur fis remarquer la ressemblance qui existe entre les blancs et les noirs; ils la reconnurent; mais quelle ne fut pas leur surprise quand ils virent que ce qu'ils prenaient pour mes cheveux pouvait s'ôter et se remettre ; ils n'en revenaient pas. Ils sont nés pour ainsi dire avec leur couvre-chef, qui ressemble au. casque d'une pintade, ou qui rappelle le nimbe que portent les saints dans les tableaux de piété des Grecs. Leur chevelure, alors qu'ils sont tout petits — encore à la mamelle — est déjà façonnée avec de la gomme et des cendres; entretenue de la sorte, elle prend peu à peu la forme voulue.

La steppe désolée des environs de Kaka n'offrait rien à mes recherches; les restes desséchés de la végétation avaient été détruits par le feu. Je fis donc remettre à la voile le jour même, afin de trouver un coin de forêt vierge où il me fût possible d'herboriser. Un incident que, même aujourd'hui, je ne me rappelle pas sans frémir, trompa mon espérance. Nous arrivâmes bientôt à une place où le fleuve décrit une courbe remarquable; il prend là au nord-est, et, pendant huit milles, coule dans cette direction. L'endroit porte le nom singulier de Dyourab-el-Esh, qui veut dire : sac de grain1. Ce détour nous fit marcher vent debout, et il fallut que l'équipage remorquât le bateau. La corde, en traînant dans l'herbe, rencontra un essaim d'abeilles. Immédiatement une nuée de ces mouches sortit des roseaux et creva sur les remorqueurs. Ces derniers se jetèrent dans la rivière pour regagner la barque; l'essaim les poursuivit et remplit toutes les parties du pont; on comprend aisément la scène qui en résulta.

1. Ce nom, actuellement dépourvu de sens, a été donné autrefois à cette courbe en raison des cultures soignées qui couvraient ses bords, et qui produisaient énormément. Voy. Travel in central Africa by M. and Mrs. Petherick, vol. I, p. 98.

{Note du traducteur.)

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